Des choses cachées depuis l’origine du monde
Classé dans: Documentaires, Lison Futé 2007.
René Girard
Gallimard, 2006
[301.7 GIR]
René Girard fait partie de cette génération d’intellectuels qui, depuis les années cinquante, a donné à penser le monde et la société. Ni aaronien, ni sartrien ou marxiste, structuraliste ou post-moderne, il n’est d’aucune école. Cela le rend aujourd’hui d’autant plus actuel. C’est sans doute ce qui lui a permis, après une carrière d’universitaire menée aux USA, d’entrer à l’Académie Française en 2006.
L’ambition de ce livre est d’expliquer à travers un jeu de dialogue avec deux intervenants la portée de sa pensée, pourtant très simple. Elle s’articule autour de deux notions qui nous sont familières, le mimétisme et la victime émissaire, ou bouc émissaire.
Le mimétisme est aussi bien au cœur de nos modes d’apprentissage, de l’intelligence humaine qu’à la base de bien des conflits : je fais comme mon voisin pour l’imiter et apprendre ce qu’il sait, jusqu’à vouloir lui prendre sa place. Qui n’a pas vu deux enfants jouer de concert avant de jalouser le jouet de l’autre ? Ce conflit mimétique transposé à l’échelle d’une nation, d’une société explique de nombreuses crises, guerres et conflits.
A travers l’étude de nombreux mythes de toutes les sociétés humaines, allant de Gilgamesh, à des mythes du Pacifique, il montre comment le mythe raconte la résolution d’un conflit à travers le sacrifice d’un être humain qui est à la fois responsable du conflit et dont la mort permet le retour de la paix.
A travers ce crime fondateur d’une paix mais aussi d’un lien entre les meurtriers s’organise une société régulée. Si les conditions d’une nouvelle crise surviennent, le sacrifice d’un être devient alors une nécessité non pas sanguinaire, mais salvatrice aux yeux de tous, car la victime est pour tous responsable de la crise. Dans ces sociétés premières, la régulation des conflits en passe par là et le sacrifice humain apparaît comme la première trace d’une société. Toutes les sociétés humaines ont cela en commun : du sacrifice d’Iphigénie avant la guerre de Troie au massacre des innocents par Hérode, en passant par les récits étranges que nous rapportent les premiers voyageurs et les mythes des premiers anthropologues.
Par la suite chaque société a connu sa propre évolution, que René Girard nous éclaire sous ce nouveau jour. Ce sont aussi ces « choses cachées depuis l’origine du monde ».
Dans un deuxième temps, René Girard nous montre comment la culture judéo-chrétienne a progressivement fait voler en éclats ce mode de régulation des sociétés, en dénonçant l’innocence des victimes. C’est selon lui l’essentiel de la portée de la parole du Christ et des évangiles. Ce livre n’est pas un livre chrétien, mais il analyse les évangiles comme il avait analysé d’autres mythes.
René Girard considère la culture judéo-chrétienne, et à sa suite la philosophie des Lumières et des droits de l’Homme, comme singulière et unique au monde car seule à dénoncer l’imposture du meurtre sacrificiel, car seule à dénoncer le meurtre et le sang comme le ciment de toute société humaine, jusqu’à lui. Certains ont vu dans cette singularité une lecture voulant marquer la supériorité de la culture européenne. Je vous laisse vous faire votre opinion, mais cet essai vaut au moins pour les clés qu’il propose en expliquant la naissance de la culture et de la civilisation de toutes les sociétés humaines et pré-humaines.


7 octobre 2011 à 14 h 42 min
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