Des os dans le désert
Classé dans: Documentaires, Lison Futé 2008.
Sergio Gonzales Rodriguez
Passage du Nord-Ouest, 2007
Traduit de l’espagnol (Mexique) par Isabelle Gugnon
[345 ROD]
A Ciudad Juarez, ville frontalière avec les Etats-Unis, dans l’état du Chihuahua, au nord du Mexique, près de cinq cents femmes, adolescentes, fillettes, sans compter les disparues, ce qui porte le nombre aux alentours de mille, ont été assassinées entre 1993 et 2007, dans des scénarios des plus atroces : enlèvements, tortures, sévices sexuels, mutilations et strangulations.
Cette région est aussi vaste que la France, Juarez est une ville de 1,4 million d’habitants, la plupart des victimes étaient pauvres et travaillaient dans des maquiladoras, usines d’assemblage à capitaux étrangers qui emploient une main d’œuvre bon marché.
Depuis l’époque coloniale, l’économie de cet état repose sur la contrebande, c’est tout au long du vingtième siècle un lieu d’exploitation, que ce soit celui du tourisme sexuel ou celui des industries multinationales.
Ciudad Juarez a été le point de chute du plus grand cartel de drogue du continent américain : le cartel de Juarez, installé avec l’aide des narcotrafiquants colombiens et protégé par les autorités locales. Par extension, c’est une zone de blanchiment d’argent et de corruption massive, donc une zone d’impunité et de violence extrême.
Au départ les suppositions sont plurielles, crimes de serial killers, rituels sataniques, tournages de snuff movies, orgies et sacrifices humains, puis à mesure que la lecture progresse s’éclairent les liens entre les homicides et la mafia, et ceux entre la politique, la police, le crime organisé et les institutions judiciaires deviennent évidents, expliquant l’impunité dont bénéficient les auteurs présumés de ces féminicides.
L’auteur est écrivain et journaliste, son livre fut et reste un travail risqué, il a échappé à un attentat et est depuis menacé de mort ; dix journalistes sur cette affaire ont été tués à Ciudad Juarez en 2006. Ce témoignage littéraire, fruit d’une énorme documentation qui n’épargne aucune piste, aucun détail juridique, est aussi un livre sur l’exercice du pouvoir, une possibilité de réfléchir sur les origines du machisme et de la misogynie, de la religion catholique et du syncrétisme cubain de la Santa Maria, sur l’économie de la drogue et sa puissance géopolitique, sur les flux migratoires, l’influence électrique des frontières et la dépression du désert.
Roberto Bolano, écrivain chilien, dont le livre 2666 parle en partie de ce même sujet, disait à propos Des os dans le désert : « Ce n’est pas un livre qui appartient à la tradition du roman d’aventures mais à la tradition apocalyptique, les deux seules catégories toujours vivantes sur notre continent. Peut-être parce que ce sont elles, uniquement, qui nous permettent d’approcher l’abîme qui nous entoure. »

