Romans étrangers

David Baddiel

Au lit !, 10/18 (Domaine étranger), 2000

Traduit de l'anglais

Gaby est insomniaque et amoureux d'Alice. 
Il a donc deux problèmes car : 
Il ne dort pas la nuit malgré tout l'attirail et les tactiques qu'il met en place pour parvenir au sommeil 
Ses nuits lui laissent le temps de réfléchir à cet amour… sans issue puisqu'Alice est la femme de son frère.
Jamais deux sans trois : Nick, son colocataire, " roi du porno, du foot et de la vanne bien grasse ", qui gagne sa vie en nettoyant les pare-brises des voitures coincées dans les embouteillages, décide un beau jour, après avoir fumé des substances illicites, de partir travailler tout nu et d'instaurer entre lui et les autres de nouvelles valeurs " peace and love ".
Sur ce, débarque Dina, la sœur d'Alice. Elle revient vivre en Angleterre après des déboires sentimentaux aux Etats-Unis. Gaby tente de la séduire (elle ressemble physiquement beaucoup à Alice) mais chacune de leur rencontre se transforme en fiasco. Pour Gaby, c'est catastrophique, mais pour le lecteur, c'est le fou rire assuré, une gymnastique intense des zygomatiques !
L'humour de David Baddiel (comédien célèbre en Angleterre) est irrésistible, quant à Gaby, le narrateur, c'est un personnage à la sincérité désarmante et désopilante. Rares sont les romans aussi drôles, intelligents et bien construits. Sachez que vous pourrez rire encore avec le deuxième livre de David Baddiel, L'amour, si ça veut dire quelque chose.

Marie-Christine

 

Willa Cather

Mon Antonia, Deux temps Tierce, paru en 1918

Traduit de l'anglais (États-Unis)

Jim Burden-- qu'on pourrait aisément traduire par Jacques Fardeau-- raconte son enfance, puis son adolescence et son entrée dans le monde adulte. Orphelin, il est recueilli par ses grands-parents dans le Nebraska, une région du Middle-West, sur ce que les Américains appellent la Prairie, où les hivers sont froids et les étés torrides. C'est là qu'il rencontre Antonia, venue de Bohême avec sa famille, et c'est le début d'une amitié fraternelle et amoureuse qui durera une vie.
Mon àntonia
est un grand livre lyrique, drôle et tendre, où le paysage contrasté des plaines de ce qui fut le Far West occupe la place d'un personnage à part entière. Les descriptions de Willa Cather sont pleines de poésie simple et forment de véritables tableaux verbaux-- et les descriptions, d'habitude, c'est pas mon truc . Et puis il y a l'histoire de Jim et Antonia, cet amour qui n'arrive pas à se déclarer, leur amitié qui en découle-- comme les larmes des yeux une fois le livre refermé. Il faut lire l'introduction qui fait partie intégrante du livre, reprenant--comme souvent-- l'idée du manuscrit confié à un ami. C'est par les yeux de cet ami que nous sommes autorisés à lire Mon àntonia, grand roman intime et pudique d'une histoire d'amour qui n'a pas eu lieu.

Emmanuel

 

Jonathan Coe

Le testament à l’anglaise, Gallimard (Folio), 1998

Traduit de l’anglais

L’élégance du style, l’humour distancé, pince sans rire et cruel, le tragique des situations sous l’apparente banalité de la vie quotidienne, il y a un peu de tout cela dans ce roman, et bien plus encore. Il nous entraîne dans les méandres d’une famille anglaise qui bien sûr cache un secret de mort. Faux roman policier, il met en scène un écrivain enquêteur commandité par une vieille dame que la famille semble bien vouloir écarter d’une vérité redoutée. Faux roman " gothique ", l’auteur utilise, pour la fin, les archétypes qui ont fait la renommée de l’écriture britannique : manoir sombre et isolé, lande battue par les vents, meurtres sanglants et dément à l’œuvre. Faux roman d’amour, même si l’amour est bien présent tout au fil du récit, c’est surtout un vrai roman sur la société thatchérienne avec son agriculture intensive, son monde impitoyable de la télévision abjecte, son système de soins avec lequel il vaut mieux ne pas être malade… Mieux qu’une thèse de sociologie, parce que souvent désopilant, mieux qu’un discours politique parce qu’il effleure plutôt qu’il ne démontre, ce roman fait appel à l’intelligence du lecteur tout autant qu’à sa sensibilité.

Dominique

 

Donna Cross

La papesse Jeanne, Presses de la cité, 1997

Traduit de l’anglais (États-Unis)

Et si le pape était une femme déguisée en homme ? Impossible !
C’est ce qui pourtant semble être arrivé à Jeanne, fille de Gudrun la belle Saxonne et du terrible chanoine d’Ingelheim. Mythe ou réalité, peu importe, laissons les historiens se déchirer sur le sujet pendant encore quelques siècles, et plongeons dans ce roman, car Jeanne la papesse vit bel et bien sous la plume de Donna Cross.
Révoltée contre les terribles préjugés qui font de la femme du 9ème siècle l’égale d’une quelconque bête de somme (souvenons-nous qu’elle n’a pas encore d’âme), elle apprendra à lire et à écrire en cachette, poursuivra ses études dans une école où elle obtiendra le statut de monstre en récompense de ses brillants résultats. Puis par dépit amoureux deviendra frère Jean Anglicus, moine, prêtre puis souverain pontife…
Ce livre nous plonge dans une période de notre histoire mal connue, même des historiens. Les vies de ces femmes courageuses (elles risquaient la mort) et seules face à la bêtise, obligées de se travestir (faux moines, faux abbés, faux saints même…) pour tenter de mener une existence conforme à leur soif de savoir ou à leur volonté de ne pas être asservies, ne sont de toute façon pas toutes des légendes et font partie intégrante de notre pesant héritage.

Yann

 

Jesus Diaz

Parle-moi un peu de Cuba, Métailié (Bibliothèque hispano-américaine), 1999

Traduit de l’espagnol (Cuba)

" Martinez observa le profil pâle des gratte-ciel qu’on apercevait par-dessus les piquets de la palissade et tira sur sa barbe en se demandant s’il était bien éveillé ou si cette étrange ville n’était qu’un rêve. Soudain, il comprit qu’il était à Miami et se mit à rire nerveusement, conscient que son délire n’avait fait que commencer et que seul le diable savait comment toute cette histoire allait finir… "
Enfermé sur la terrasse de son frère, sous un soleil de plomb, afin d’acquérir le teint brûlé d’un balsero, le dentiste Staline Martinez se remémore les événements qui l’ont mené à cette situation de clandestinité .Ce n’est pourtant pas son premier séjour à Miami. La première fois, il était arrivé aux Etats-Unis dans des circonstances un peu particulières.  Prenant le bac pour se rendre à son travail, ce dernier avait été détourné sur Key West. A ce moment-là, plutôt que de réclamer la nationalité américaine, il préfère regagner Cuba, où il est accueilli en héros. Cependant à son retour, rien ne se déroule comme il l’entend…
Dans Parle-moi un peu de Cuba  Jesus Diaz traite, avec un humour décapant, de la situation actuelle à Cuba et des contradictions du système castriste. Il nous offre, avec beaucoup de tendresse, le portrait de son île, où le temps semble s’être arrêté depuis 40 ans, de son peuple et de sa force de vie.
Il aborde également la terrible expérience qu’est l’exil pour tout homme.

Julie

 

David James Duncan

La vie de Gus Orviston, Albin Michel (Terres d’Amérique), paru en 1983

Traduit de l'anglais (États-Unis)

Gus Orviston nous raconte son existence sous le signe de la mouche (celle dont on se sert pour attraper des poissons). Son père, Henning Hale-Orviston, surnommé H2O, est chroniqueur dans la partie pêche d'un journal de l'Oregon, et ne reconnaît sous le nom de pêche que celle qui s'effectue avec un leurre artificiel, communément appelé mouche. Sa mère est une pêcheuse à l'asticot, ce qui crée nombre de controverses dans le foyer Orviston. Bill Bob, son petit frère, a en horreur tout ce qui peut rappeler l'eau et sa faune, de près ou de loin.
Gus est un pêcheur hors norme, un pêcheur-né, qui voue sa vie à cette activité jusqu'à dix-sept ans sans se soucier du reste. Puis un jour, alors qu'il observe la rivière depuis un promontoire, il aperçoit dans ses méandres les prémices d'une question : " Pourquoi " (why dans le texte original, ce qui, convenons-en, est plus crédible). Il va tenter d'y répondre.
Ce n'est pas parce qu'on n'aime pas la pêche, ni même parce qu'on ne manifeste aucun intérêt pour ce " sport ", qu'il faut se priver du plaisir de lire les aventures de ce Garp aquaphile. C'est un livre complet : à la fois roman d'initiation, plaidoyer écologique, roman d'amour, étude des petites vies de l'Amérique profonde, encyclopédie piscicole, c'est aussi un livre très drôle, plein de vie, avec un chien qui parle, une souris qui chante, une fille qui pêche dans le plus simple appareil, des hippies, des chèvres, un philosophe, une rivière qui prend sa source dans une banque, des randonnées impromptues, des gens sans histoires qui ont des choses à raconter, une épicerie et des épicéas.

Emmanuel

 

Geoff Dyer

La couleur du souvenir, 10/18 (Domaine étranger), 1996

Traduit de l’anglais

Ils ont la trentaine, vivent de petits boulots qui leur laissent peu d’argent mais assez de temps pour écouter quelques bons disques de jazz, lézarder sur le toit d’un immeuble en fumant de l’herbe, discuter de tout et rien, ou " vider spontanément cinq ou six boîtes de Shaftmeister Pils " à une fête.
Le narrateur, qui fait partie de la bande, raconte leur vie de tous les jours, leurs désirs, leurs désillusions aussi, et pose un regard lucide (donc peu optimiste) sur la banlieue de Londres des années 80.
Ce premier roman, construit en plans cinématographiques, est une réussite totale, le récit d’un quotidien ni pire ni meilleur qu’un autre, mais auprès duquel on a envie de rester car un charme très particulier s’en dégage, mélange d’humour et de poésie urbaine.

Marie-Christine

 

Joanne Harris

Chocolat, Quai Voltaire, 2000

Traduit de l'anglais

Ce livre s'appelle Chocolat. Or, le chocolat, c'est délicieux. Donc, ce livre est délicieux. Il se déguste comme les friandises que Vianne propose aux habitants de Lansquenet-sur-Tannes, dans la confiserie qu'elle vient d'ouvrir juste en face de l'église, sur la place du village. Cela provoque la colère du curé, qui voit dans cette nouvelle boutique un sacrilège, une incitation à la débauche organisée par cette femme au franc-parler, venue d'on ne sait où.
Petit à petit, le village se divise en deux camps : les bien-pensants, qui passent leur temps à juger, à médire, à écouter les sermons moralisateurs du curé… et s'interdisent les vrais plaisirs terrestres (donc le chocolat) pour gagner leur place au Paradis ; et les autres, qui, malgré leurs problèmes, retrouvent goût à la vie en même temps qu'ils se laissent aller au péché de gourmandise.
Vianne est un peu sorcière, mais dans le sens positif du terme. Sa potion magique à elle, ce sont ses chocolats, qu'elle confectionne divinement : " Je connais les friandises préférées de chacun. C'est un don, un secret professionnel, comme une diseuse de bonne aventure lisant les lignes de la main. […] Je vends des rêves, de menues consolations, d'exquises tentations inoffensives pour qu'une multitude de saints dégringolent de leur piédestal et viennent se fracasser au milieu des noisettes et des nougatines. Est-ce si terrible ? Le curé Reynaud pense que oui, apparemment. "
En conclusion, Chocolat, c'est bon pour le moral… et celui-ci ne vous fera pas prendre un gramme, ce qui, en cette période estivale, présente un avantage certain !

Marie-Christine

 

Jamaica Kincaid

Annie John, Belfond , 1986

Traduit de l’anglais (Petites Antilles)

L’enfance et l’adolescence de l’héroïne-la narratrice-, dans une île anglaise des Petites Antilles. Roman intérieur dans un monde un peu clos, familial, féminin, où tous les sens sont en éveil. Elevée en pleine nature, Annie John pourrait être heureuse s’il n’y avait pas ce côté pervers de petite peste en elle, qu’on retrouve d’ailleurs chez d’autres enfants se cherchant eux-mêmes. C’est un personnage ambivalent qui, enfant, est impatiente de voir un mort en vrai mais qui ne serait pas étonnée d’en croiser un sous un arbre qui la suivrait jusque chez elle. Ambivalence aussi dans l’attitude des parents qui la traitent comme un nouveau-né quand elle a quinze ans.
Enfant en totale admiration devant sa mère jusqu’à ce que cette dernière la tienne en disgrâce et envisage un peu tôt le départ de sa fille du domicile familial. Annie trouvera donc l’amour ailleurs, auprès de ses camarades d’école avec lesquelles vont s’accumuler les rituels, les plaisirs secrets et interdits.
Beaucoup de superstitions, de magie, de cauchemars font ressortir une écriture empreinte de douleur, voire de souvenirs de la propre enfance de l’auteur.

Fabienne

 

Barbara Kingsolver

Les yeux dans les arbres, Rivages, 1999

Traduit de l’anglais (États-Unis)

Amis lecteurs, ne fuyez pas devant ce " pavé " de 600 pages, vous risqueriez de passez à côté d’un excellent livre ! Les yeux dans les arbres raconte l’histoire mouvementée du Congo des années 60 à la fin des années 80 à travers l’épopée d’une famille d’un pasteur baptiste américain envoyé comme missionnaire dans ce pays. L’originalité de ce roman tient au fait qu’il se présente sous la forme d’un journal (intime) à cinq voix articulé autour de citations bibliques. Ces voix, féminines en l’occurrence , sont celles de la " tribu " Price ; seule restera muette la voix du père, Nathan, trop occupé sans doute à prêcher la bonne parole de Dieu auprès d’indigènes païens et indisciplinés... Ces personnages nous font découvrir le Congo de l’intérieur dans toute son africanité mais à travers le filtre de la personnalité de chacun.
Je vous présente donc Ruth May, la petite dernière mais non la moindre, précoce et débrouillarde au destin tragique.
Leah, pleine d’une sagesse quasi philosophique et qui sera celle qui comprendra le mieux l’Afrique.
Sa jumelle Adah, infirme mais qui possède en même temps des facultés intellectuelles étonnantes comme celle de lire les mots à l’envers ( srevne ‘l à stom sel eril ).
Rachel, l’aînée, préoccupée avant tout par sa petite personne...
Orleanna, la mère, courageuse, qui se débat dans les pires difficultés pour maintenir sa famille à flot au milieu d’un pays dévasté.
Le père, enfin, comme déconnecté de la réalité et uniquement obsédé par son désir de rallier les populations africaines à Dieu Tout Puissant...
Au fil des pages, on suit l’histoire du Congo devenu Zaïre mais aussi celle de la famille Price et on finit par éprouver de la sympathie pour certains de ses membres. Ma tendresse va donc particulièrement à Adah qui semble être aussi la préférée de l’auteur qui achève son roman par son récit...
Barbara Kingsolver possède ce talent de nous faire aussi aimer un pays le plus souvent misérable car écrasé sous le poids de dictatures violentes. Mais les pires atrocités sont décrites ici dans une langue si belle avec de purs moments de poésie qu’on en oublie la dure réalité d'un régime totalitaire. Les yeux dans les arbres fait partie de ces romans que l’on dévore mais, sitôt la dernière page lue, on regrette déjà de l’avoir si vite terminé ...
En conclusion , si vous ne deviez prendre qu’un seul livre dans vos bagages, prenez donc celui-là !

Isabelle B.C.

 

Ian McEwan

Délire d'amour, Gallimard (Du monde entier), 1999

Traduit de l'anglais

Connaissez-vous le syndrome de Clérambault ? Pour ma part, avant de lire Délire d'amour, je n'avais jamais entendu parler de cette pathologie. Les individus atteints de cette psychose passionnelle (décrite en 1942 par un certain Clérambault, d'où son nom) se livrent à un harcèlement amoureux très difficile à supporter pour leur victime.
Ici, la victime s'appelle Joe. Journaliste scientifique, vivant un amour idyllique avec Clarissa depuis sept ans, Joe voit sa vie basculer dans un véritable cauchemar le jour où, témoin d'un événement dramatique, il fait la connaissance de Jed. Ce dernier lui téléphone le soir même pour lui déclarer son amour. Puis, ce qui n'aurait pu être qu'un épisode loufoque devient un enfer : Jed poursuit Joe, le harcèle de coups de téléphone, de lettres enflammées et mystiques, fait le guet devant chez lui. Et, malgré l'attitude de Joe (rejet, colère, évitement), Jed persiste. D'ailleurs, selon lui, Joe ne pourra résister longtemps à cet amour réciproque, voulu par Dieu en personne. Petit à petit, la tension dramatique monte… et le lecteur se ronge les ongles.
Ian McEwan est très fort : il tient le lecteur en haleine d'un bout à l'autre du roman, parsème son texte de raisonnements scientifiques passionnants et fait preuve d'un sens de l'humour très noir qui ajoute à l'efficacité de cet excellent livre. A lire en vacances, oui, mais pas seul dans une vieille baraque isolée avec le parquet qui craque !

Marie-Christine

 

Robert Wilson McLiam

Eurêka Street, Bourgois (Fictives), 1997

Traduit de l’anglais

Dans ce roman foisonnant, Robert Wilson McLiam nous raconte la vie d’une bande de copains d’une trentaine d’années, dans une ville, Belfast, en pleine guerre civile, une vie rythmée par les attentats et les émeutes.
Deux personnages principaux : Chuckie, le protestant, qui vit avec sa mère à Eureka Street, rêve de cotoyer la célébrité (il va même jusqu’à assister à un discours du pape car le pape est célèbre !) et trouve des idées aussi incroyables que géniales pour devenir riche. Et il n’en revient toujours pas d’être aimé par Max, une délicieuse Américaine. Son ami, Jake, le catholique de Poetry Street, qui ne se remet pas du départ de Sarah, sa petite amie anglaise, et qui, sous des abords de gros dur, fond devant le sourire d’une caissière ou la gouaille d’un gosse des rues.
Et puis, il y a Peggy, la mère de Chuckie qui, à la suite d’un gros traumatisme (elle a assisté à un attentat meurtrier) découvre l’amour... mais un amour coupable pour ses voisins protestants.
Et puis, il y a une foule d’autres personnages, tous aussi étonnants, et, bien sûr, Belfast, le personnage principal, en pleine tourmente.
Ce roman regorge de passages tels que vous ne voudrez à aucun prix le lâcher, un vrai régal d’imagination et de loufoquerie. Eureka ! Vous avez devant vous quelques heures de plaisir romanesque.

Marie-Christine

 

Jamal Mahjoub

Le téléscope de Rachid, Actes Sud, 2000

Traduit de l’arabe (Soudan)

Il ne faisait pas bon être avide de connaissances au début du 17ème siècle, et ce, où que l’on se trouve C’est ce qu’apprendra à ses dépends Rachid Al-Kenzy durant toute sa vie de fils d’esclave (et il ne fait pas bon être un fils d’esclave non plus). Ce paisible personnage se verra ballotté au gré de la haine de ses congénères. Rachid ne sera jamais maître de sa destinée malgré son grand savoir, qu’il devra tirer comme un boulet, d’Afrique du Nord aux rives du Danemark où il échouera bien malgré lui.
La foi et la science sont-elles compatibles ? La bêtise dirigera-t-elle toujours le monde ?
Voilà les grandes questions que nous pose ce beau roman d’aventures.

Yann

 

José Angel Manas

Je suis un écrivain frustré, Métailié (Suites), 1998

Traduit de l’espagnol

J., professeur d’université reconnu pour la pertinence de ses critiques littéraires, rêve de devenir écrivain. Seul problème : devant la page blanche, il perd ses moyens, n’arrive pas à donner forme à ses idées. Aussi, le jour où, en lisant le manuscrit qu’une de ses élèves lui a confié pour avoir son avis, il découvre un roman brillant, sensible, bref celui qu’il a toujours rêvé d’écrire, il décide de se l’approprier et séquestre la jeune fille pour que personne ne s’aperçoive de sa supercherie. 
Un thriller haletant et caustique où le lecteur est pris d’emblée comme confident du " narratueur ", et découvre avec horreur un homme sans scrupules, prêt à toutes les monstruosités pour ne plus être un écrivain frustré.
Fans de Mary Higgins Clark, vous allez devenir aficionados de ce jeune auteur espagnol.

Marie-Christine

 

Patricia Melo

Éloge du mensonge, Actes Sud, 2000

Traduit du portugais (Brésil)

Voici un roman d’une totale immoralité, le mensonge, pas plus que le meurtre ou le plagiat littéraire n’y sont punis. Le héros et narrateur est romancier et veut absolument publier un best-seller pour devenir immensément riche. Pour cela, et avec un pseudonyme américain, globalisation oblige, il propose à son éditeur des synopsis de romans dont l’intrigue ressemble étrangement à Crime et châtiment, au Meurtre de Roger Ackroyd ou à un certain Chat noir qu’Edgar Allan ne désavouerait pas… Mais de tromperies en mensonges, et à force de fréquenter une trafiquante de serpents dangereux, le narrateur passe, sans grand problème de conscience, au crime avec préméditation. Cela se passe au Brésil, c’est irrésistiblement drôle, bien noir, en même temps plutôt léger, surprenant de bout en bout.

Dominique

 

Susan Minot

Crépuscule, Gallimard,2000

Traduit de l’anglais (États-Unis)

" Ce récit n’a pas pour but de vous rappeler le temps qui passe mais de vous le faire oublier un instant et de vous éviter de gaspiller votre énergie à vouloir le dompter ", cette citation de William Faulkner, placée en exergue, exprime avec la plus grande justesse l’esprit du roman de Susan Minot. La narratrice, Ann Lord, forte personnalité, contrainte de s’aliter par la maladie, tente de dérouler sous nos yeux les épisodes les plus marquants de sa vie tumultueuse. Sans doute cette tranche de vie est un peu enjolivée par les besoins de la narration, mais peu importe, car tout l’art de l’auteur consiste uniquement à s’interroger, le plus simplement du monde, sur le puzzle de la mémoire et sur l’image que les autres, les vivants, retiendront de nous.

Marie

 

Yôko Ogawa

L’annulaire, Actes sud, 1999

Traduit du japonais

L’annulaire, titre de roman bien curieux. Une femme, accidentée du travail, quitte son village pour chercher une place en ville. Elle trouve un emploi de secrétaire dans une " fabrique de spécimens " L’histoire que la narratrice déroule sous nos yeux surprend par l’étrangeté du travail du directeur de la fabrique, la minutie de la tâche effectuée dans un silence amplifié par le ton monocorde de l’écriture qui avance sans heurt, bousculé tout à coup par l’arrivée d’une jeune fille. Cette dernière ne ressort pas, au grand dam de la narratrice. Au bout du livre, l’impression que l’auteur ne fait que suggérer pour laisser libre cours à l’imaginaire du lecteur. Tout est possible.

Muriel

 

Anna-Maria Ortese

Le murmure de Paris, Terrain vague Losfeld, 1989

Traduit de l’italien

Anna-Maria Ortese, journaliste et écrivain, nous invite au voyage (Paris, Naples, Douvres, Palerme, Gênes). Une écriture vive qui saute de place en place, de ruelle en ruelle, de cathédrale en église, de reflet de fenêtres en mouvement d’eau et de lumière. Impressions vertigineuses ou posées, de silence d’aube sur les ponts de la Seine en turbulence, de venelles à Naples, de froideur à Londres. Aperçus de visages, de gestes quotidiens, aucun sens ne nous est épargné. Autre pays, autre sensation, autre émotion. Envie de rester, envie de partir. Lire Le murmure de Paris pour évoquer des images et puisque l’été se profile, redécouvrir Paris au petit matin quand la Seine se teinte des rayons mauves et orangés du soleil levant, évoquer d’autres pays, leurs musiques… Des vacances à rêver.

Muriel

 

George Orwell

1984, Gallimard (Folio), paru en 1950

Traduit de l’anglais

Londres, 1984. La capitale de l’Océania est en ruine après la Révolution et les guerres permanentes contre l’Eurasia et l’Estasia. Big Brother est le chef de l’unique Parti dont le slogan est : " La guerre c’est la paix. La liberté c’est l’esclavage. L’ignorance c’est la force. " Les télécrans surveillent les gestes de chacun ; la police des pensées traque tous les opposants ; le passé a été effacé, le présent et l’avenir sont totalement contrôlés par le ministère de la vérité qui corrige, récrit et efface sans cesse les évènements. 
C’est dans ce ministère que travaille Winston Smith. Lassé de sa vie terne et sans espoir, de la discipline imposée à tous et de l’environnement général, il choisit de se révolter et d’avoir des pensées personnelles. Désormais, il devra se méfier de tout et tous…
Dans ce roman proche du fantastique, Orwell peint, avec pertinence et réalisme, un monde effrayant où l’humanité et les sentiments sont exclus et rejetés. Un livre qu’on voudrait loin de la réalité mais qui, pourtant, laisse parfois une impression de déjà vu et qui reste, encore aujourd’hui, le roman-pamphlet contre le totalitarisme.

Isabelle B.

 

Elsa Osorio

Luz ou le temps sauvage, Métailié (Bibliothèque hispano-américaine), 2000

Traduit de l'espagnol (Argentine)

Le roman dit " historique " traite assez peu souvent de l'histoire contemporaine. Dans Luz ou le temps sauvage nous entrons de plain pied dans les années noires de la dictature argentine d'il y a tout juste vingt-cinq ans. Epoque opaque où le vol des nouveaux nés aux détenues politiques se pratiquait couramment (adoptés de suite par des " bonnes " familles) pendant que les mères étaient froidement exécutées. Plusieurs cas ont été prouvés grâce au combat des "grand-mères de la Place de Mai " qui se relaient devant le siège du pouvoir argentin pour réclamer la vérité sur les disparus.
Le personnage central du roman, Luz, toute jeune mère, prise de doutes, entame des recherches sur ses origines alors que personne ne l'a jamais réclamée. A son père qu'elle retrouve après bien des péripéties en Espagne, elle révèle petit à petit toute son histoire et tient remarquablement le lecteur en haleine grâce à un entremêlement constant des voix du passé avec celles du présent, à la recherche de la vérité.

Marie

 

Ken Saro-Wiwa

Sozaboy (Pétit Minitaire), Actes Sud, 1998

Traduit de l’anglais " pourri " (Nigeria)

D’emblée, cette épopée racontée à la première personne nous déconnecte de la réalité pour nous emmener combattre avec Pétit Minitaire dans la guerre civile nigérianne des années soixante.
On ne peut qu’être secoué par cette langue (à l’origine en Pidgin), réinventée par les traducteurs, qui, dans sa forme chaotique de répétitions, d’associations de mots, teinte le récit d’une fraîcheur enfantine, et l’impact n’en est que plus fort. On voudrait ne pas finir ce livre, rester dans cette vision naïve et drôle du monde où tout est exprimé, la pensée intérieure comme les actes, il n’y a aucun retranchement, aucun non-dit. L’humour percutant donne à l’horreur sa dimension absurde et nous bouleverse d’autant plus.

Ken Saro-Wiwa a été pendu en 1995.

Valérie L.

 

Leonardo Sciascia

Le jour de la chouette, Flammarion (Connections), paru en 1962

Traduit de l’italien

"Dans le gris de l’aube, la place était silencieuse....Rien que ce grondement de l’autobus et la voix du marchand de beignets...Le receveur ferma la portière...Le dernier coup d’œil du receveur tomba sur un homme en costume sombre qui arrivait en courant. Le receveur dit au conducteur : " Un instant ", et il ouvrit la portière avant même que l’autobus ne fût arrêté. On entendit deux coups retentissants ; l’homme au costume sombre, qui allait sauter sur le marchepied, resta un instant en l’air comme si quelque main invisible le hissait par les cheveux ; sa serviette lui échappa des mains et, lentement il s’affaissa sur la serviette."
Voilà le premier paragraphe du Jour de la chouette. Une enquête va s’ouvrir, menée par un officier des carabiniers venu du nord de l’Italie – et comme on est en Sicile, autant dire qu’il vient d’une autre planète.
Ce que Sciascia met à jour dans ce livre, c’est la Mafia au quotidien, celle qui offre sa protection au moindre petit épicier, qui négocie les marchés publics de n’importe quelle petite ville sicilienne. Et l’affaire anodine, ce meurtre sur la place du village, va monter jusqu’aux arcanes du pouvoir, mettre en branle toute la machine politico-mafieuse.
Un réquisitoire, qui n’empêche pas la bonne humeur du texte, mais la note de l’auteur, apposée à la fin soudain, vient mettre en pièces la bonhomie du récit. On se surprend à frémir, et Le jour de la chouette se trouve d’un coup éclairé – ou plutôt assombri—d’une autre lumière.

Emmanuel

 

Charles Simmons

Les locataires de l'été, Phébus (Libretto), 1998

Traduit de l’anglais

" C’est pendant l’été de 1968 que je tombai amoureux et que mon père se noya"
Michael, 15 ans, passe comme chaque année, l’été au Cap Bone, au bord de l’océan, dans une grande maison avec ses parents. Mais cet été-là s’annonce différent : Michael rencontre Zina, 20 ans, locataire avec sa mère de la maison voisine. Elle l’initie à sa passion pour la photo, ils parlent poésie, s’entendent à merveille. Alors que la jeune fille s’éprend du père de Michael, l’adolescent tombe amoureux d’elle. " Aimer une fille, c’est pas seulement avoir envie de baiser avec elle. C’est avoir envie d’être en sa compagnie, envie de l’écouter parler, de penser à elle. Tu chéris tout ce qui vient d’elle, une chaussure, un mouchoir... " explique-t-il à son copain qui ne croit pas à l’amour.
Un livre qui nous apprend qu’il y a ceux qui sont " du mauvais côté de l’amour, celui où l’on peut souffrir " et les autres, mais surtout un livre dont on savoure chaque page aussi pour l’atmosphère douce-amère qui s’en dégage, les moments de bonheur intense et ceux de solitude absolue, de désirs en latence.
Un pur moment de poésie, de retour à l’adolescence. Vous serez sous le charme.

Marie-Christine

 

Jô Soares

L'homme qui tua Getulio Vargas, Calmann-Lévy, 2000

Traduit du portugais (Brésil)

Dimitri Borja Korozec est né avec douze doigts, d'une contorsionniste brésilienne et d'un linotypiste serbe, anarchiste et membre de la secte des Skopzi, " les castrés de Russie ". Bientôt, à cause des diverses appartenances religieuse et politique de son père, il ne lui reste plus qu'un testicule et il entre dans un centre d'entraînement pour assassins politiques. Malheureusement, sa maladresse est telle qu'il ratera l'Archiduc d'Autriche, et assistera impuissant au déclenchement de la première guerre mondiale par le doigt d'un autre, Gavrilo Princip. Et ce n'est que le début d'une longue suite d'assassinats manqués, de déveine anarchiste à travers le monde de la première moitié du 20ème siècle.
Jô Soares accumule les péripéties autour d'un candide anarchiste et calamiteux qu'il trimbale de Sarajevo à Rio via Paris et Hollywood. Au détour des aventures de ce picaro lunaire, on croise pêle-mêle : Mata Hari, Al Capone, Marie Curie, George Raft, Jean Jaurès, j'en passe et des meilleures. Foisonnant et rythmé, foutraque et truculent, on tient là un vrai roman populaire brésilien qu'on ne lâche qu'une fois la dernière ligne achevée.

Emmanuel

 

Rupert Thomson

Soft, Stock (La Cosmopolite), 2000

Trad. de l’anglais

En apparence, Soft contient trois histoires qui semblent n’avoir aucun lien entre elles et suivre leur vie propre. En apparence seulement car déjà la 4ème de couverture de ce livre intelligent et jubilatoire nous avait mis la puce à l’oreille...
La première histoire concerne Barker, du genre paumé, donc prêt à tout et pourquoi pas à exécuter un contrat pour éliminer quelqu’un.
La deuxième concerne Glade Spencer, serveuse de son état, avec une vie amoureuse qui part en lambeaux et le reste guère plus brillant...
La troisième, enfin, parle d’une société de boissons prête à tout pour dévorer ses concurrents, y compris par les moyens illégaux, afin de lancer sur le marché une nouvelle boisson appelée Kwench ! C’est là qu’entre en scène Jimmy, publicitaire de génie qui s’ignore, et qui va mettre en branle malgré lui une machination digne des plus grands polars hitchcockiens.
Le leitmotiv, lien entre ces histoires, est cette fameuse boisson orange pétillante qui finit aussi par nous obséder à tel point qu’il nous semble déjà la connaître et même en avoir un certain (dé)goût dans la bouche " La manipulation aurait-elle eut prise sur nous ? "
Bref, Soft est un livre à la fois machiavélique et drôle mais certainement pas doux ni insipide (traduction de soft en français).

Isabelle B.C.

 

Zoé Valdès

Le pied de mon père, Gallimard, (Haute Enfance), 2000

Traduit de l’espagnol (Cuba)

Zoé Valdès nous livre l’histoire hallucinante d’une gamine, Alma Desamparada, qui a grandi avec sa mère et sa grand-mère dans un quartier très pauvre de la capitale cubaine. La petite y crève autant de faim que de ne pas connaître son père. Sa grand-mère a beau lui seriner cruellement qu’on a eu " le malheur de tomber sur elle en fouillant dans une poubelle ", Alma lorgne inlassablement le gros orteil des hommes, car le sien serait la copie de celui de son paternel. Retraçant l’enfance terrible d’Alma Desamparada qui finit, jeune veuve enceinte de huit mois, par s’échapper en radeau de Cuba, Le pied de mon père est un récit en deux parties terminées chacune par une lettre : l’une à son père, l’autre à sa fille.
Le personnage très attachant cherche surtout quelqu’un qui lui accorderait un peu d’amour dans un pays où faim, pénurie et violence font rage, un pays qu’il faut fuir… une vie qu’il faut reconstruire.
Une écriture très abrupte qui oscille entre le tragi-comique, le ton ordurier et aussi la tendresse d’une écorchée vive dont le cœur battra toujours pour cette terre que l’exil a rendu désormais inaccessible.

Janick

 

Fernando Vallejo

La vierge des tueurs, Belfond, 1997

Traduit de l’espagnol (Colombie)

Si vous voulez être apostrophé par un type qui n'a plus d'âge, parce qu'il se dit vieux depuis l'enfance, qui n'a pas de vie, parce qu'elle n'est que naufrage, un type qui n'a aucun espoir tant il associe sa déchéance à celle de son pays, qu'il dit foutu, perdu, incontrôlable, vous lirez La vierge des tueurs.
Ce livre n'est que le va-et-vient, clos et fatal de la douleur à la violence : " En fuyant la douleur, je revenais à elle. " dit le personnage principal, celui qui vous a apostrophé un peu plus haut.
Dans ce monde, où tout est à tuer et à se tuer, pas d'échappatoire, sauf peut-être cet instant tendre : " Je lui ai ôté sa chemise, il a quitté ses chaussures, je lui ai ôté son pantalon, il a ôté ses chaussettes et son slip... ".
Mais ce livre n'est que l'enfer d'une Colombie dévastée par la drogue et la corruption, la misère et la haine.
Comme un cauchemar sans réveil avec des vierges en plastique qui pleurent des larmes de sang.

Isabelle G.