Romans français

Monique Agénor

 

Bé-Maho, chroniques sous le vent, Serpent à plumes, 1996

1942, dans une île de l’océan Indien (certainement la Réunion), Monique Agénor nous relate la vie sous l’Occupation (sans l’occupant nazi) des diverses communautés indigènes (Youls, Chabins, Noirs Marrons, Z’oreils, Ti-mounes…).
Histoires croisées de Médéo (dit Parlpa car il est muet) " p’tit Blanc des Hauts " et de son ami Julien Saint Clair instituteur, syndicaliste et franc-maçon, et de leur action dans la résistance locale.
Colonialisme, racisme, fanatisme sont les ingrédients de ce roman d’aventures et d’Histoire où le créole et la langue française " académique " se mélangent. Chronique savoureuse, dramatique et minutieuse de la vie dans les îlettes où chaque personnage porte en lui un fragment du passé. A travers leur parcours, quatre siècles de l’histoire de l’île de la Réunion nous sont contés par Monique Agénor.

Sébastien

Monique Agénor

Cocos-de-mer : et autres récits de l’océan indien, Serpent à plumes (Fiction française), 2000

Ce livre est une croisière initiatique dans l'océan Indien avec escales à Maurice, la Réunion, les Seychelles… autant d'îles qui servent chacune de cadre à ces six nouvelles. Dépaysement et exotisme seront de la partie, là s'arrête la carte postale. Monique Agénor, l'auteur, nous propose des histoires poétiques et poignantes où l'insoutenable pointe parfois, sous couvert d'une écriture sensuelle. A chaque île, ses rites et ses croyances, et dans bien des cas, la colonisation a laissé des traces indélébiles avec lesquelles il a fallu composer, sans renoncer aux fondements identitaires.
A Madagascar, c'est ce père qui décide de sacrifier son fils, afin d'épargner sa famille du malheur causé par cette naissance. A Maurice, le destin d'un Indien, bouleversé par la déesse Kâli, nous est conté.
Nous passons d'île en île, riches des sensations engendrées, avec l'attrait de la nouveauté, et la délicieuse impression d'être déjà en pays de connaissance.

Marie-Jo

Jean-Philippe
 Arrou-Vignod

Le conseil d'indiscipline, Gallimard (Folio), 1997

La journée d'un professeur de lettres dans un collège de banlieue… mais une journée particulière qui nous fait vivre l'ambiance entre les profs, leurs désillusions, mais aussi les tourments affectifs de Philippe Beaujeu. A 40 ans, il mène depuis une quinzaine d'années l'existence rangée d'un bon père de famille, époux heureux d'une femme impeccable, jusqu'à ce qu'au cours d'un voyage scolaire à Venise, il découvre la passion charnelle avec une prof de sciences-nat de son collège, jeune femme libérée qui pratique l'amour un peu comme un sport : " Elle ne se donnait pas en se déshabillant, elle endossait une tenue de combat, une armure cachée sous la défroque de ses vêtements civilisés. A nous deux maintenant, semblait dire sa blancheur dans la lumière crue de la lampe. "
Cette liaison, impossible pour Philippe, fera naître en lui des sentiments contradictoires : partagé entre le remords d'avoir trompé une épouse " parfaite " et le désir de vivre autre chose. Une histoire simple, en définitive, mais finement analysée, qui décrit de façon très juste et plutôt drôle le microcosme de la salle des profs.
Du même auteur, je vous recommande pour vos enfants Tous les anniversaires, un petit roman jeunesse vraiment épatant qui leur évoquera des souvenirs d'anniversaires originaux, intéressants, supers ou complètement ratés…

Marie-Christine

Michel Audiard

La nuit, le jour et toutes les autres nuits, Denoël, 1978

Il fut un temps, pas si lointain mais semblant une autre époque, où on pouvait entendre tel un lancinant refrain, évident et intemporel, là de toute éternité : " …avec des dialogues de Michel Audiard ". Je l’entends encore par la voix de Pierre Tchernia, nécessairement lui et pas un autre. On pense aux Tontons flingueurs, Barbouzes et autres Singe en hiver, ainsi qu’à Blier, Ventura, Gabin, Blanche etc., tous impeccables dans le maniement du dialogue signé Audiard, une marque de fabrique en sorte.
Seulement voilà, après lecture de ce roman autobiographique il y a comme un hic, une sorte de tromperie sur la marchandise : le " monsieur ", on l’imaginait forcément gouailleur, drôle, impertinent et toujours à la recherche du bon mot à la ville comme à la campagne. Mais ce n’est pas ce " monsieur " qui a écrit La nuit, le jour et toutes le autres nuits. Ici, loin de regarder ses congénères d’un air goguenard, Audiard vitriolise tout ce qui bouge ! Tout ce qui ne trouve pas grâce à ses yeux est purement et simplement abattu sans sommation, et lorsque l’on tourne la dernière page, le sol est jonché de cadavres plus ou moins décomposés.
Cette nuit d’errance qu’il nous permet de partager est le monologue d’un homme alors sans illusion ni pardon. La guerre et les hommes drapés dans leur fausse gloire l’ont à l’époque définitivement vacciné contre tout espoir d’un monde meilleur. Il ne fera donc rien pour son édification, il serait même du genre à l’abattre à coups de boutoirs. Amateurs de choses légères et rafraîchissantes, abstenez-vous, ce roman est noir, très noir et politiquement incorrect, très incorrect…

Fabrice

Caroline Bongrand

Le souligneur, Stock, 1993

Rien n'est plus pénible que de trouver des phrases soulignées dans un livre et des commentaires inscrits dans la marge. Pourtant, j'oserais vous recommander la lecture de ce roman, car derrière les phrases ajoutées et les choix littéraires proposés par le souligneur, se cache peut être un grand amour qui va sortir Constance- l'héroïne- de sa solitude et de son ennui.
Constance adore Emile Ajar. Elle lit toute son œuvre, lui écrit. Il ne répond pas. Elle en est si déçue qu’elle décide de s’inscrire à la bibliothèque de son quartier pour trouver d’autres auteurs. Parmi les premiers choix de livres elle ne trouve pas de réels plaisirs. Mais, au détour d’une page, une phrase écrite à la main la surprend " Y’a mieux pour vous ! " Alors, commence un échange épistolaire, un dialogue à travers les lignes. Constance mène une quête effrénée de lecture en lecture cherchant à deviner qui est le souligneur.
Un livre un peu moqueur servi par une écriture agile qui en rend la lecture agréable.

Muriel

Olivier Cadiot

Le colonel des zouaves, P.O.L., 1997

Dans un château, on trouve le maître et ses invités : dictateurs, pimbêches oiseuses et aigries, lèche-culs complaisants. On trouve aussi le staff des domestiques, et là, le top du top : SUPERDOMESTIQUE. C'est lui l'homme au service de l'homme, à tout prix.
Tous les agencements lui sont possibles : devenir l'eau de la rivière pour y pêcher, poil de moquette pour se dissimuler, mur pour écouter. Il entend tout, il pense à tout, il prévoit tout, il améliore tout. Il répète souvent : " Tout est dans tout, c'est magnifique ". Un personnage espion auquel rien n'échappe, tant il est dans le processus incontrôlable de son ultra paranoïa.
Un récit jubilatoire, sonore, un vrai roman contemporain.

Isabelle G.

Laurence Cossé

Le mobilier national, Gallimard, 2001

A l’aube du troisième millénaire et des nouvelles technologies, qui s’intéresse encore à la sauvegarde des monuments historiques ?
Jean-Alain Tuffeau (un nom prédestiné) est soucieux, lui qui est chargé du patrimoine au ministère de la culture. Son budget se réduit d’année en année, tandis que les restaurations vont croissant. Que faire ? Un choix, une sélection deviennent alors une nécessité, mais comment s’y prendre pour supprimer du territoire des cathédrales en surnombre ?
Cette thématique originale, produit un roman réjouissant, fort peu conventionnel, voire totalement loufoque, qui régalera les amateurs de vieilles pierres bien entendu, mais les néophytes ne seront pas en reste non plus.

Marie

Catherine Cusset

La haine de la famille, Gallimard, 2001

Les vacances, quel bonheur de les partager avec sa famille, prendre le temps de profiter les uns des autres. Oui mais parfois, il arrive que de légères tensions s'infiltrent dans cette belle ambiance familiale et estivale : une réflexion blessante, une mauvaise humeur dirigée contre vous, et bien sûr injustifiée… Bref, l'accumulation de ces petits malaises peut faire ressurgir de vieilles rancœurs et vous faire regretter d'avoir choisi la maison de famille de Cabourg pleine à craquer plutôt que l'ascension en solitaire du Mont Lozère. Trop tard pour changer de cap. Mais ce n'est pas grave, j'ai sélectionné pour crever l'abcès qui est en vous un livre médicament. La haine de la famille vous fera prendre du recul par rapport à la vôtre et sourire des travers de cette famille bourgeoise, épinglée avec beaucoup de talent, de finesse et d'humour par Catherine Cusset.
En refermant ce livre, vous aurez forcément reconnu des situations vécues, vous aurez ri souvent, vous aurez détesté la famille, mais pour finir, vous retournerez rejoindre la vôtre en criant " Famille, je vous aime ! ".

Marie-Christine

Jean Echenoz

Les grandes blondes, Minuit, 1995

Gloire Abgrall, célèbre il y a quelques années, tombée dans l'oubli depuis, intéresse fortement un producteur d'émissions télévisées à succès, prénommé Salvador. En effet, il souhaite réaliser une émission sur " les blondes " et montrer les particularités des vraies blondes. Commence alors une course-poursuite sur les traces de Gloire Abgrall, vraie blonde, devenue fausse brune. Des détectives se succèdent et disparaissent, nous entraînant à travers le monde pour revenir à Paris.
Il n'est pas facile de parler d'un roman de Jean Echenoz. L'intrigue s'apparente à cet arbre qui cache la forêt. Jean Echenoz a l'art de composer des mosaïques en superposant les genres, les styles. Il oblige à une lecture inconfortable, où le lecteur se perd sans avoir la désagréable sensation d'être perdu.
Roman déroutant, un brin loufoque, d'un humour tout en finesse, où la vérité n'est jamais là où on la soupçonne.

Marie-Jo

Gustave Flaubert

L'éducation sentimentale : Histoire D'un Jeune Homme, Seuil (L'École des lettres), paru en 1869

Pourquoi ne pas profiter des vacances pour emporter dans vos bagages un classique ? C'est vrai, l'été et ses congés payés sont un des rares moments où nous pouvons nous accorder de longues plages (ou montagnes !) de lecture, alors que, dans l'année, il n'est pas rare de s'endormir chaque soir sur la même page. Voilà pourquoi je vous conseille pour cet été L’éducation sentimentale.
A sa parution en 1869, ce roman, qui raconte (c'est le sous-titre) l'histoire d'un jeune homme, n'a eu aucun succès. La critique de l'époque trouva le titre ridicule et le livre illisible. Flaubert en fut très affecté, lui qui avait passé plus de cinq années à l'écrire et qui y avait mis beaucoup de ses souvenirs de jeunesse. Heureusement, plus tard, Proust comprit que L'Éducation sentimentale était un chef-d'œuvre (une sorte de Recherche du temps perdu du 19ème).
L'histoire est très facile à résumer : Frédéric Moreau, jeune bachelier de 18 ans, croise, sur un navire, une femme mariée, Madame Arnoux, dont il tombe immédiatement éperdument amoureux. Il passera toutes ses années de jeunesse à essayer de la conquérir, négligeant tout le reste.
Ce roman est triste et beau car il nous décrit par le détail l'histoire d'un échec amoureux qui devient celui d'une vie entière, l'histoire d'une existence ratée pour deux êtres qui se seront aimés pendant des années sans pouvoir vivre cet amour, mais qui vieilliront chacun de leur côté avec la certitude d'avoir été immensément aimés.
L'éducation sentimentale
c'est bien sûr un style parfait, une critique de la société de l'époque, c'est aussi une analyse extrêmement fine des méandres du sentiment amoureux, mais c'est avant tout l'histoire d'un renoncement, un classique d'une grande modernité.

Marie-Christine

Pierre Gripari

L’incroyable équipée De Phosphore Noloc, Gallimard (Folio), 1985

L’Amérique, l’Amérique, je veux l’avoir et je l’aurai… ces paroles ô combien magnifiques et pleines du regard embué de feu Joe Dassin appartiennent à la vision longtemps répandue du mythe d’un continent à la mesure des rêves les plus fous et de toute une série de clichés usés jusqu’à la corde. Si seulement Joe avait daigné s’attarder quelque peu sur les pérégrinations de Phosphore Noloc, la chanson française n’aurait pas eu le même visage. Ce que nous révèle Pierre Gripari est tout bonnement incroyable, pourtant tout est vrai. Très vite il attise notre insatiable curiosité, et nous interroge sans peur aucune, inconscient des propres dangers auxquels il s’expose et nous avec. Que connaissons-nous de ce continent ? Ceux qui prétendent en revenir sont-ils de bonne foi ? Les récits divers et variés relatant avec plus ou moins de bonheur la vie de ce continent ne sont-ils pas tout simplement le résultat d’une folie manipulatrice ? En un mot, qu’est-ce qui nous confirme l’existence de cette Atlantide moderne ? Et si, au bout du bout, là où théoriquement nous devrions poser le pied après une longue et périlleuse traversée, nous ne trouvions que le néant, preuve irréfutable de la platitude de la Terre, preuve également de l’immense machination dans laquelle nous sommes plongés depuis des siècles… ?
C’est sur ce parti pris absurde et drôle que Pierre Gripari a construit ce roman aux multiples inventions. Il nous mène en bateau du début à la fin avec bonheur et délectation, tant et si bien que parfois nous nous surprenons à douter, non pas de ce qu’il nous raconte, mais de ce qu’on nous raconte…

Fabrice

Catherine
 Hermary-Vieille

L’ange noir, Plon, 1998.

Depuis sa naissance, Nat Turner se sent investi d’une mission divine, que ne cesse de lui rappeler sa mère, celle de libérer son peuple de l’esclavage. Étant le fils d’une cuisinière, il bénéficie de certains avantages. Ses jeunes maîtresses lui enseignent la Bible, faisant naître en lui le désir d’être pasteur. Son maître, par affection, lui apprend à lire et à écrire, et parle de l’affranchir. Mais cette promesse, pourtant si précieuse, ne sera pas tenue. Anéanti et guidé par la rancœur, il fomente une révolte. Considéré par ses compagnons comme un prophète, il exerce sur eux une grande influence, ce qui lui permet de réunir quelques hommes armés seulement de haches. Le 21 août 1831, l’insurrection contre les Blancs commence, ne faisant aucune distinction.
L’auteur nous emmène en Virginie, afin de revivre la plus grande révolte noire des États-Unis, caractérisée par son extrême violence.

Céline

Christophe Honoré

La douceur, L’Olivier, 1999

" Je suis dans le groupe des juniors. J'avais l'âge de passer chez les petits grands, ceux qui partent en camping une semaine sur deux, mais j'ai préféré rester chez les juniors, parce que c'est le groupe de Jeremy. Son lit est près du mien. Il a caché une lampe de poche dans son duvet, on ne dormira pas cette nuit ".
Lorsqu'il avait 11 ans, par amour pour Jeremy, Steven a tué et torturé un enfant de son âge. Plusieurs années se sont écoulées, l'auteur nous livre son récit du drame, brut et douloureux. Son grand frère, sa mère et la directrice de la colonie où il était en vacances cet été-là cherchent à comprendre.
Partagés entre leur amour pour Steven et l'horreur de son acte, leur sera-t-il possible d'oublier et de vivre à nouveau ?
Après plusieurs livres pour la jeunesse (dont une trilogie : L'affaire P'tit Marcel, Tout contre Léo et Mon cœur bouleversé) Christophe Honoré signe ici son second roman pour adultes, une histoire d'amour(s) et de barbarie. Un livre éprouvant et dérangeant qui peut en choquer certains.

Isabelle B.

Yasmina Khadra

Les agneaux du seigneur, Julliard, 1998

Yasmina Khadra donne avec ce livre (comme avec tous ceux qu’il a publiés depuis ces dernières années) quelques clefs sur l’Algérie et ce qui la déchire encore aujourd’hui. Dans Les agneaux du Seigneur, nous assistons à la progression meurtrière de l’intégrisme dans un modeste bourg algérien. Tout le monde s’y connaît, il y a les riches et les pauvres, ceux qui se sont bien (ou mal) conduits pendant la guerre d’Indépendance, les traces de l’Histoire, les désirs et les jalousies. Tout cela, qui est la vie commune de tous les villages de tous les pays du monde, va se trouver miné de l’intérieur par l’arrivée d’un jeune cheikh. On voit bien alors que l’intégrisme a fourni un moyen, pour ceux qui ont souvent dû baisser la tête, de la relever, dans la toute puissance de celui qui peut tuer au nom de Dieu. L’écriture est sèche, sans fausses élégances, elle sert le propos, le lecteur est touché au cœur, et il comprend mieux.
On sait depuis cet automne que Yasmina Khadra est le nom de plume d’un militaire algérien aujourd’hui installé au Mexique. Il a expliqué qu’il continuait à publier sous ce pseudonyme, même s’il n’était plus tenu à la clandestinité, parce qu’il s’agit du nom de son épouse, qui le lui avait donné pour qu’il puisse être édité.

Dominique

Emmanuelle Laborit

Le cri de la mouette, Laffont (Vécu), 1994

A sept ans, une petite fille qui n’a connu que le silence, découvre le langage des signes. Le monde intelligible s’ouvre enfin à elle et elle devient une fille rieuse et " bavarde ". Avec un tempérament ambitieux et révolté, elle va se battre contre le monde et contre elle-même. En effet, elle va lutter contre l’exclusion sociale et les droits de trois millions de sourds en France. Elle triomphera même au théâtre dans la pièce Les enfants du silence  pour laquelle elle recevra le Molière 93 de la révélation théâtrale.
Dans ce monde où les sourds semblent être intégrés de plus en plus à la société, règnent toujours deux concepts antagonistes d’apprentissage de la vie sociale : l’oralisme et le gestuel. Cette autobiographie est non seulement un roman mais aussi un mini-documentaire montrant le pour et le contre de ces deux méthodes.
Le livre nous emporte de façon agréable mais également bouleversante dans la communauté des sourds encore très mal connue aujourd’hui et offre un témoignage incontournable.

Audrey

Camille Laurens

Dans ces bras-Là, P.O.L., 2000

Il y a une seule femme dans ce livre, elle est seule, c'est elle qui raconte, c'est un livre d'hommes. Elle, la femme du livre, elle ne s'intéresse qu'aux hommes et elle le dit. D'abord, il y a le père, c'est le premier, puis l'oncle, le grand-père, les fiancés de l'enfance, le premier amour, l'amant de sa mère, le professeur, le mari, le fils, le psychanalyste, l'homme, c'est l'autre, toujours. Elle dit l'écart, la différence, la distance immense, elle dit toujours
tendre à la réduire. L'homme, la femme : elle dit les deux mondes dans cet inventaire amoureux, énamouré. C'est l'écriture d'un désir exigeant et magnifié d'aller à l'autre.

Isabelle G.

Laurent Laurent

Six mois au fond d'un bureau, Seuil, 2001

N'ayant pu cette année vous offrir le voyage de vos rêves, vous avez envie d'une lecture-évasion. Vous voulez éprouver des sensations fortes. Aventure et risque sont vos maîtres mots. Oui, mais hélas, vous avez déjà écumé tous les récits de voyages présents à la médiathèque. Vous recherchez de l'insolite, du sensationnel. Que faire quand Alexandra David-Neel, Nicolas Bouvier, les marins du Vendée-Globe ou même Théodore Monod n'ont plus aucun secret pour vous ?
La réponse se trouve à la cote LAU dans les romans. Lautréamont ? Pourquoi pas ? Camille Laurens ? Une valeur sûre. Mais, tout à coup, un petit livre d'un centimètre d'épaisseur, coincé entre les romans du regretté Jacques Laurent et ceux du jeune Eric Laurrent, attise votre curiosité. Six mois au fond d'un bureau de Laurent Laurent (un pseudonyme ou des parents en mal d'imagination ? vous demandez-vous), c'est le titre de ce petit chef-d'œuvre bureaucratique qui saura satisfaire vos désirs d'ailleurs…
A la fois auteur et narrateur, Laurent Laurent entraîne son lecteur à travers un récit captivant dans lequel il explore un monde mystérieux : la vie de bureau. Tout y est : la photocopieuse, les effets néfastes du Tippex pas assez sec sur la vitre de ladite photocopieuse, l'armoire à fournitures, les batailles d'élastiques, la courbe d' " attirance pour les personnes du sexe féminin au sein de la société ", et même les pots de départ, car comme tout voyage, celui-ci a une fin.
Bref, un ethnologue d'envergure est né. Retenez bien son nom : Laurent Laurent.

Marie-Christine

Jean-Marie Gustave
Le Clezio

Le poisson d'or, Gallimard, 1997

Ca se lit comme on écouterait une histoire. L'histoire tragique de Laïla, volée à ses parents à l'âge de six ans, rendue à moitié sourde et vendue comme esclave à une vieille femme, Lalla Asma.
Ni apitoiement ni rage chez Laïla, juste l'envie de vivre, d'avancer, et de connaître ainsi quelques moments de bonheur dérobé. Alors, on la suit dans ses pérégrinations, ses cheminements, ses rencontres. On la voit grandir et s'accomplir.Si la vie vaut le coup d'être vécue ? Il semblerait que Laïla réponde : oui.

Marie-Jo

 

Marc Levy

Et si c'était vrai…, Laffont, 2000

Ce roman cocasse et fantomatique au pays de l'inconscience a le mérite de mettre l'accent sur une superbe amitié, une aventure où chaque minute compte ! Bien sûr, on a du mal à croire à cette jolie revenante, mais l'amusement, l'énigme et l'amour fou prennent vite possession de notre imaginaire, et finalement, on souhaiterait " presque " que cela nous arrive. Après tout… et si c'était vrai ?

Arlette

Un beau jour, un jeune homme trouve dans le placard de sa chambre une femme qu’il est le seul à voir et à entendre, car son vrai corps est dans le coma sur un lit d’hôpital. Après avoir pris conscience qu’il ne rêve pas, il fera abstraction des autres, même de son meilleur ami qui se moque de lui. Il va écouter, aider sa nouvelle amie et finir par partager une vraie histoire d’amour avec elle… Ils vivront des aventures invraisemblables car personne ne peut la voir.
Une histoire très facile à lire, à laquelle vous ne résisterez pas, car si les miracles existaient cela se saurait…

Valérie G.

 

Pierre Mac Orlan

A bord de l'étoile Matutine, Gallimard (Folio), paru en 1934

" Quand j'étais enfant, je couchais dans les carrières, auprès d'un petit village, au bord de la côte. Le nom de ce village n'est plus dans ma mémoire. Je n'avais ni père ni mère; je vivais avec de vieux hommes obscènes et je me nourrissais au hasard, quelquefois au prix d'infâmes complaisances. "
Le ton est donné. Avec Mac Orlan, c'est le retour de la grande aventure. Mais cet admirateur de Stevenson refuse l'épique et l'héroïque, ses héros sont ancrés dans le réel. L'étoile Matutine est un repaire de forbans, et ce ne sont pas des brigands bien-aimés : ce sont des pillards sans foi ni loi, des gredins qui massacrent sans le moindre remords ceux qui se mettent en travers de leur route-- mais que la mort d'un vieux chien fait pleurer. Bref, ce sont des hommes, battus par les vents et les flots, promis au gibet et à l'infamie. Mais on sent déjà les embruns et le vent du large… Embarquez à bord de l'étoile Matutine, c'est un voyage dont on se souvient longtemps…
Le lecteur curieux pourra même se reporter au Petit manuel du parfait aventurier, du même auteur, où Mac Orlan explicite sa théorie de l'aventure -- un petit texte fort réjouissant. S'il s'enhardit, il pourra même écouter les chansons du même Mac, où il n'est question que de filles à matelots et de terre-neuvas en goguette à Recouvrance, de bagarres de marins et de la misère crasse des faubourgs surpeuplés.

Emmanuel

 

Emmanuelle Marie 

Le paradis des tortues, La Différence, 2000

Comment choisit-on un livre ? Pourquoi lire celui-là plutôt qu’un autre ? Vaste question en vérité !
Une fois dépassé l’appareillage critique mis à sa disposition, oubliés les derniers prix littéraires et occulté le-livre-dont-tout-le-monde-parle, le bibliothécaire redevient un lecteur quelconque encore plus perplexe devant l’étendue du choix qui lui est proposé... Tout ça pour dire que j’ai choisi ce livre pas tout à fait au hasard mais parce que son titre m’a interpellé. L’esprit recèle des mystères de logique insondables !
Pour en revenir au Paradis des Tortues, il s’agit d’un premier roman, que je soupçonne fort d’être en partie autobiographique, qui raconte l’histoire d’une gamine contrainte de séjourner dans un hôpital de rééducation orthopédique car elle a une jambe plus courte que l’autre. Entre univers clos et colonie de vacances, c’est le monde de l’hôpital vu à travers les yeux d’une enfant de 11 ans qui est décrit ici mais surtout les heurs et malheurs de l’adolescence.
Avec un ton toujours juste qui sait éviter le pathos, Emmanuelle Marie parvient à nous faire partager les émotions du personnage ainsi que son monde imaginaire. Dans un langage simple et souvent poétique, elle nous entraîne dans le plus émouvant des voyages : celui de la découverte de soi à un âge où tout est possible...

Isabelle B.C.

 

Tania de Montaigne

Patch, Florent Massot, 2000

Le lecteur se retrouve très vite en compagnie d'une amie, d'une fille ou de lui-même. Le sujet est d'actualité. Avec son parler franc, argotique, et parfois récurrent, son acuité sur le monde de l'emploi nous rappelle qu'il est parfois difficile d'être noire ! Mais on s'amuse follement dans ce premier roman, écrit sous forme de journal par une animatrice TV percutante. A lire et offrir aussitôt, même aux non-fumeurs. Une lecture drôle, un humour acide et tonique.

Arlette

 

Marie Aude Murail

Oh, Boy !, École des loisirs (Médium)

Que vont devenir les trois enfants Morlevent, un ado surdoué, une grande sœur sérieuse et une petite sœur mignonne à croquer, après la mort de leur maman seul soutien de la famille ? Ils ne veulent en aucun cas être séparés mais ils devront choisir entre une demi-sœur, ophtalmologiste dans les beaux quartiers et un demi-frère homosexuel et sans travail.
Qui sera désigné pour s’occuper de cette famille lointaine ?
Le choix est difficile, quand les sentiments se mêlent à la pression sociale.
Ce livre bouleverse, certains tabous et principes tomberont, et le destin de ces enfants sera finalement repris en compte pour le bien-être de chacun.

Valérie G.

 

Abasse Ndione

Ramata, Gallimard (La Noire), 2000

Dire que ce roman est foisonnant et complexe n'est qu'un euphémisme… Le vrai fil conducteur de cette histoire est celle de Ramata, jeune femme à la beauté extraordinaire, qui deviendra très riche (la richesse et le pouvoir étant les deux autres thèmes majeurs du roman) mais qui n'échappera pas à son destin tragique. L'argent y est décliné sous ses formes les plus viles : argent volé, argent de la corruption, argent lié au pouvoir…
L'auteur, maître de la digression, nous entraîne à chaque fois vers d'autres histoires, mêlant réalité et fiction, la grande Histoire occupant sans en avoir l'air une place prépondérante dans le récit. Eh bien, moi qui ne suis pas férue de romans historiques, j'ai pourtant avalé celui-ci avec plaisir tant l'écriture de Ndione est belle, d'un français qu'on croyait oublié et qu'il maîtrise parfaitement. Enfin, il faut dire qu’il sait nous tenir en haleine jusqu'au bout des 443 pages et que l'histoire de Ramata, pleine de rebondissements, est digne des plus grands polars.

Isabelle B.C.

 

Jean-Noël Pancrazi

Renée Camps, Gallimard, 2001

Dans un précédent Lison Futé  j’avais évoqué la trilogie des adieux de l’auteur, qui commençait par un vibrant hommage à sa mère d’élection : ce fut  Madame Arnoul (Gallimard 1995), portrait de son enfance dans les Aurès, pendant la guerre d’Algérie, auprès de cette femme bienveillante et initiatrice. Avec Long séjour ( Gallimard 1998), Jean-Noël Pancrazi signait un pur chef-d’œuvre consacré aux derniers jours de son père, déjà séparé de sa femme, dans une maison de repos.
Cette année vient de paraître Renée Camps, vrai nom de sa mère, le dernier volet du triptyque. Ici, l’auteur évoque avec beaucoup de pudeur et de réalisme, les derniers jours qu’il passe à ses côtés avant de l’accompagner au cimetière. Le récit poignant, parfois même à la limite du supportable, d’un fils qui ne peut oublier pourquoi la femme qui lui a donné la vie fut aussi celle qui le fit tant souffrir.

Marie

 

Chantal Portillo

La Femme Pluie, Bérénice, 1999

Olvido. Oubli. Patronyme qui prédestine un homme à l’anéantissement, l’isolement, l’absence au monde.
C’est un voyage qui s’étire, rythmé d’épreuves, qui réveille nos sens et nous enveloppe de douceur, de confiance en l’autre. Les secrets sont pour nous dévoilés et nous invitent à l’intimité des personnages et l’on s’y sent bien.
Une histoire délicate emplie de silences, où l’amour souffle de vie traverse, relie des existences autour de ce naufrage, la féminité qui s’en dégage nous accompagne encore longtemps.

Valérie L.

 

Anne Wiazemsky

Hymnes à l’amour, Gallimard,1996

Si vous avez quoi que ce soit contre les chansons d’Edith Piaf, n’ouvrez pas ce livre, par contre, dans le cas contraire, rejoignez vite l’histoire étonnante de cette famille étroitement liée à L’hymne à l’amour ou La vie en rose.
Les paroles de ces deux chansons servent ici de fils conducteurs à la narratrice pour renouer avec ceux épars de sa propre vie : un père mondain, très absent et mort jeune, une mère neurasthénique avec de longs passages dépressifs qui confie ses enfants aux grands-parents, très stricts, et heureusement des nourrices joyeuses et aimantes.
Un récit autobiographique tendre, simple et plein d’amour pour évoquer des cœurs blessés et des vies brisées.

Marie