Romans policiers

James Carlos Blake

Les amis de Pancho Villa, Rivages (Rivages/Thriller), 1999

Traduit de l'anglais (États-Unis)

La révolution mexicaine comme si vous y étiez. Les villes prises, perdues puis reprises, la férocité des massacres, les chevauchées, les fusillades, les alliances scellées puis brisées, le grand rêve idéaliste de Villa et le repos du guerrier. Le tout narré par le menu et par les yeux de Rodolfo Fierro, authentique lieutenant de Pancho Villa et guérillero dingue. Un jour qu'il a trois cents prisonniers, il leur propose un " jeu " : ils doivent courir dix par dix jusqu'à un mur et l’escalader tandis qu'il leur tire dessus, celui qui réussit aura la vie sauve. Bien sûr il les flingue tous sauf un, pour qu'il aille le dire au monde et créer la légende.
James Carlos Blake endosse la personnalité du cruel Fiero avec une vraie jubilation. Il nous livre là une épopée historique faite de bruit et de fureur (pour une fois ces mots empruntés aux grands William ne sont pas vains) où la fiction vient palier les trous laissés par les impacts de balles dans l'Histoire, qui est-- mais est-il besoin de le rappeler-- toujours celle des vainqueurs. Ici, dans un final amer et désabusé, on se rend compte que dans les guerres, il n'y a que des perdants. Au mieux y aura-t-il eu des hommes qui auront vécu selon leur volonté pendant un bref moment.

Emmanuel

 

Maurice G. Dantec

Les racines du mal, Gallimard (Série Noire), 1995

Quelques années avant la célébration du millénaire, Dantec nous entraîne dans une fresque morbide à la croisée des romans policiers et de science-fiction.
Tout commence avec les délires paranoïaques d'un serial killer, Andreas Shaltzmann. Persuadé que les aliens sont parmi nous, qu'ils manipulent tout avec leurs complices nazis, Shaltzmann tue froidement au hasard de ses rencontres. La première partie du roman est étonnante : le récit est le reflet de la pensée du psychopathe.
Shaltzmann arrêté, une série de meurtres lui est attribuée. Trois scientifiques n’adhèrent pas à la thèse officielle. Pour eux, Shaltzmann n’est pas le seul à semer des morts atroces sur son passage.
Dans un monde terrifiant ressemblant furieusement au nôtre, ce roman décrit l'affrontement sur des réseaux informatiques pas très net du Bien et du Mal à travers une Europe déboussolée.
Même si parfois on se perd dans les délires philosophico-mystiques de Dantec et dans les 630 pages du roman, il est difficile d’en abandonner la lecture tant le dénouement est espéré (ou désespéré).
Un roman vivement déconseillé aux lecteurs impressionnables (certains passages sont vraiment éprouvants) mais fortement conseillé à tous ceux qui trouvent Stephen King trop sage !

Sébastien

 

Barry Gifford

Port Tropique, Rivages (Rivages/ Noir), 1989

Traduit de l’anglais (États-Unis)

Franz Hall est passeur de valises dans une petite ville d’Amérique centrale qui vit principalement de trafics divers et variés. Mais la révolution éclate à Port Tropique et Franz se dit qu’il pourrait bien se faire la malle avec une de ces valises remplies de coupures étrangères...
Si, malgré les barrières du temps et du sexe, Joseph Conrad et Dashiell Hammett avaient eu un fils spirituel, ce serait sans doute Barry Gifford. Du premier il a gardé la figure du héros -- un homme de peu de mots, hanté par un passé douloureux, qui semble étranger au monde -- et le décor tropical, d’où il extrait toute idée d’exotisme, usé qu'il est par le quotidien. De Hammett, il a gardé une formidable économie de mots, un refus de la psychologie, une écriture sèche et dépouillée, près de l’os. Il s’attache aux gestes, aux mouvements-- il nous " donne à voir " comme disait Conrad -- sans que jamais un narrateur impudent ne vienne nous donner la clé des personnages. Un grand roman d’aventures très court qui se lit d’une traite comme on avale un aguardiente de contrebande.

Emmanuel

 

Leonardo Padura



Electre à la havane ;  Un automne à Cuba ; Passé parfait, Métailié (Bibliothèque hispano-américaine), 2000, 2001

Traduit de l’espagnol (Cuba)

Padura utilise le roman noir comme l’utilisaient Hammett ou Chandler, pour parler du monde comme il ne va pas. Pas de complaisance vis-à-vis de Cuba, pas de simplisme non plus, beaucoup de rhum pour le héros, la boisson du désespoir pour celui qui ne trouve pas comment modifier ce réel dont il ne veut se satisfaire . Souvent imbibé, mais toujours lucide et curieusement digne dans son refus de se compromettre, Mario Conde n’abandonne pas ce à quoi il croit, l’amitié, la justice, la droiture, bien sûr cela ne peut guère lui rendre la vie facile et simple. Loin des engagements anticastristes de Zoé Valdès, et tout aussi loin du roman de propagande, Padura, écrivain cubain, parle et écrit de Cuba sur Cuba, cela fait perdre toute illusion, mais témoigne d’un vrai talent. Padura explique : " Je vis à Cuba, j'écris à Cuba, je ne suis ni ne veux être un dissident. Mais je revendique le droit de crier. Et je crois que le fait d'être resté à Cuba me donne le droit de parler. A Cuba, depuis 40 ans, nous vivons des moments historiques. Chaque fois qu’un groupe de personnes se réunit, c’est une réunion historique, chaque bâtiment construit est une construction historique ! Et la mémoire se dilue dans tant d’événements historiques… Depuis que j’ai créé le personnage de Mario Conde, je pense qu’une de ses attributions les plus importantes, c’est son intérêt pour la mémoire. C’est un exercice que je fais : sauvegarder la mémoire, surtout celle qui est au bord, et même parfois en dehors de l’Histoire. "

Dominique

 

Dominique Sylvain

Vox, Viviane Hamy (Chemins nocturnes), 2000

Le serial killer explose aujourd’hui dans le roman policier. Genre rebattu ? Peut-être. Mais, avec Vox, Dominique Sylvain réussit en la matière un superbe suspense, d’autant plus prenant qu’il s’ancre dans notre quotidien : des meurtres en série dont la presse se fait écho. L’inspecteur Bruce et Martine Lewine (une femme flic choisie pour ses qualités physiques et professionnelles afin d’attirer le tueur) doivent peu à peu comprendre l’univers d’un psychopathe et sa logique implacable.
L’originalité de ce roman tient aussi à la personnalité du criminel. Celui-ci, d’apparence tout à fait normale, est englué dans une conception personnelle du monde, et une espèce de raisonnement sectaire.
Une écriture sans concession qui tient en haleine jusqu’au bout. Pas tout à fait le même genre que Le silence des agneaux de Thomas Harris, mais ça fait tout aussi froid dans le dos.

Muriel