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Ursula Le Guin
Terremer
Robert Laffont (Ailleurs et demain), 1972 (2001 pour la présente édition)
Traduit de l'anglais (Etats-Unis)
[RSF LEG]

La geste de Ged dit Epervier, qui de chevrier devient magicien, puis part chercher les anneaux d'Erreth-Akbe dans les tombeaux d'Atuan où il devra vaincre les Innommables, avant de voguer vers les confins du monde connu pour restaurer la magie qui peu à peu disparaît de Terremer dont elle était un des moteurs et dont elle préservait l'équilibre.
Cela faisait bien quinze ans que je n'avais lu de fantasy, et près de vingt que je voulais lire le classique d'Ursula Le Guin, publié dans la même collection à la fin des années 70, et qui n'était plus réédité depuis. C'est un bonheur. Le livre est en fait constitué de trois romans qui ont dû paraître séparément à l'origine. Le quatrième s'appelle Tehanu et est publié à part, mais je ne l'ai pas lu (ça viendra).
Les histoires sont bien construites (même si la troisième flotte un peu, l'errance de Ged et de son apprenti au gré du vent épousant un peu la fatigue et la vieillesse du personnage principal), et ménagent des surprises (Ged n'apparaît qu'au milieu du deuxième livre dont toute la première partie n'a rien à voir avec le livre précédent, si ce n'est qu'elle contribue à construire un univers cohérent et fascinant). Le style n'est pas emphatique comme il peut parfois l'être dans les romans de fantasy. C'est même un style assez factuel, voire réaliste, et la magie est envisagée comme une technique, un savoir, quelque chose de très pragmatique, sans démons ni autres créatures ou forces, obscures ou non.
On peut établir un parallèle entre les magiciens de Terremer dont l'art est basé sur les mots (ils savent le vrai nom des choses, et c'est grâce à ce nom que les choses leur obéissent - "spell" en anglais signifie "épeler" mais aussi "enchanter") et l'écrivain, qui peut en quelques mots provoquer la tempête ou ramener le calme sur la mer.

Emmanuel

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Thierry Lenain
HB
Sarbacane, 2003
[LEN]

HB pour human bomb : la bombe humaine.
En 1993, Erick Schmitt, cagoulé et bardé d'explosifs, prend en otage une classe de maternelle à Neuilly-sur-Seine, un acte tragique dont il sera lui-même la victime puisqu'il sera quelques jours plus tard, tué dans son sommeil par les policiers.
Charles Pasqua, alors ministre de l'intérieur, dira : "Le monstre est mort".
Au moment de l'annonce de cette mort, j'étais dans une épicerie de mon quartier, l'épicier dont je ne connaissais que la constante affabilité, se défigura, criant plus fort que la radio : "Bien fait, il faut les tuer, oui, la peine de mort pour ces gens-là".
Des années plus tard, la rencontre avec le livre de Thierry Lenain fut pour moi comme une reconnaissance, ce fait divers surmédiatisé où tout et tous désignaient le salaud, l'immonde, m'avait laissé un sentiment confus et dégoûté.
Sans occulter la souffrance des enfants retenus en otage, l'angoisse des parents, leur peur, il nous parle aussi de la douleur du preneur d'otages, qui, quelques heures avant sa mort, écrivait : "Prisonnier de mes rêves les plus fous, je suis mal assis sur une chaise de bambin... Alors, revenons à cette mort dont je sens à peine, mais sûrement, la faux s'affûter sur ma nuque. Mort je le suis, il fallait l'être, je m'y suis préparé..."
Thierry Lenain, sans faire appel à la pitié, la compassion ou la haine, nous rappelle qu'on ne peut avoir une lecture unique de ce que certains désignent comme la réalité, qu'il est rapide et facile de s'enfermer dans une vision monolithique et consensuelle. Dans ce mélange entre conte et fait divers, il apparaît clairement que les degrés de lecture sont divers, ainsi se révèle une autre histoire dans l'histoire, d'autres choses font sens qui nous avaient échappé ou que l'on n'aurait osé penser. C'est un texte exigeant, précis et très sensible qui donne à réfléchir.
De HB, human bomb, Thierry Lenain nous emmène jusqu'à HB, human being : être humain.
Pour tout public, à partir de 9 ans.

Isabelle G.

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Edouard Levé
Autoportrait
POL, 2005
[LEV]

Première phrase du livre : "Adolescent, je croyais que La vie mode d'emploi m'aiderait à vivre, et Suicide mode d'emploi à mourir."
Dernière phrase du livre : "Le plus beau jour de ma vie est peut-être passé."
Entre les deux, des centaines de phrases à la première personne dessinent petit à petit un véritable autoportrait d'Edouard Levé. Qu'il s'agisse de souvenirs personnels, de réflexions diverses, ou d'anecdotes, l'auteur, également photographe, s'en tient à un compte rendu factuel, clinique même, totalement dénué de pathos. Le résultat n'est pas du tout ennuyeux, mais au contraire agit sur le lecteur comme un miroir et déclenche toute une rêverie sur lui-même et les autres. Qu'est-ce qui fait que l'on connaît vraiment quelqu'un ?
Avec cet Autoportrait, Edouard Levé invente une nouvelle forme littéraire. C'est une réussite, un livre qui plaira aux amateurs de Georges Perec et de listes en tous genres. Si c'est votre cas, prenez également Inventaires à bascule, pour mémoire de Sarah D'Haeyer et Dominique Gilliot.

Marie-Christine

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Thomas Mann
Mario et le magicien
Grasset, 2002 (pour la présente édition)
Traduit de l'allemand
[MAN]

La nouvelle Mario et le magicien se déroule dans l'Italie des années 30, à Torre di Venere, où le narrateur et sa famille passent quelques semaines de vacances à la fin de l'été.
Dès le premier paragraphe, l'auteur nous prévient : "La fin fut effroyable (il nous parut après coup qu'elle était déterminée d'avance dans la nature des choses) et le malheur voulut encore que les enfants y assistassent."
La préface du recueil nous éclaire sur les conditions de la création de la nouvelle. Ainsi donne-t-elle également des pistes d'interprétation.
Les questions autour de la liberté individuelle - au centre du récit - sont accompagnées par des commentaires critiques et ironiques dont l'auteur ne s'exclut pas.
On ferme ce livre avec un sentiment de soulagement. Le propos sur la manipulation de l'esprit est toujours actuel et dérangeant. Alors que les médias nous bombardent de slogans, d'idées toutes faites, prêtes à la consommation, encore aujourd'hui, nous devons sans cesse nous interroger sur notre libre arbitre.

Eva

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Leïla Marouane
La jeune fille et la mère
Seuil, 2005
[MAR]

"C'est l'histoire d'une jeune fille dans une famille modeste du sud-algérien. Djamila a des comptes à régler et elle ne s'en prive pas. Fille rebelle, elle se révolte contre sa famille et surtout contre sa mère. Elle ne veut pas lui ressembler, à elle qui n'a d'autre droit que de faire des enfants tous les ans, que d'être battue, bafouée, violée, répudiée, honteuse de mettre au monde des filles.
Toute jeune, Djamila ne rêve que d'étudier le français, comme son amie qui passe ses vacances en France. Elle rêve d'amour, de plaisir sexuel. Avec un langage cru, elle nous livre ses fantasmes, les plaisirs défendus auxquels elle s'adonne seule, honteuse, traumatisée par sa mère qui surveille sa virginité régulièrement à la loupiotte. Mais les menaces de l'interdit attirent Djamila.
Surprise par son père dans un parc, nue, s'offrant à un jeune ébéniste, Djamila bouleverse les projets paternels. On l'a promise en mariage ; malgré le certificat de virginité, ce mariage ne se fera pas. Sa vie devient un enfer. Sa mère ne lui pardonnera jamais. Elle deviendra son bourreau et dans sa folie meurtrière, victime du qu'en-dira-t-on, elle ne fera que punir cette fille qu'elle nomme "craquelure de pisse".
De son coma profond, Djamila reviendra et gagnera son combat : le droit d'étudier en France, de vivre en tant que femme, d'être une personne à part entière. Un roman au langage provocant, choquant, une implacable mise à nu.

Arlette

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Yann Martel
L'histoire de Pi
Denoël (Denoël et D'ailleurs), 2003
Traduit de l'anglais (Canada)
[MAR]

Pi, c'est le surnom que s'est choisi le fils du directeur du zoo de Pondichery qui s'était vu affublé par ses parents d'un prénom plutôt difficile à porter : Piscine Molitor Patel. La famille de Pi décide de déménager au Canada avec armes et bagages dont une bonne partie du zoo. Or, le cargo fait naufrage au large des côtes indiennes. Pi, par un curieux hasard, se retrouve seul survivant à bord d'un canot. Enfin, seul, pas tout à fait, car il ne tarde pas à découvrir qu'à son bord se trouvent également un zèbre, un orang-outang, une hyène et… Richard Parker, un tigre du Bengale pesant ses deux cents kilos de muscles !
Il faudra donc que notre jeune Indien pratique la cohabitation avec le dangereux carnassier en même temps qu'il lui faudra apprendre la survie en haute mer et son principal ingrédient : la patience.
L'histoire de Pi est donc un fabuleux roman d'aventures digne de Daniel Defoe. Mais il y a plus car cette histoire prend souvent l'allure d'une fable mystico-philosophique. En effet, le jeune héros est fasciné par Dieu si bien qu'il adopte et pratique les trois grandes religions : musulmane, chrétienne et bouddhiste.
Présentant le récit comme une histoire vécue et rapportée, l'auteur s'amuse à nous faire naviguer entre rêve (l'épisode onirique de l'île aux suricates en témoigne) et réalité à tel point que l'on se demande souvent si cette histoire est réelle ou non. Il faut dire qu'elle paraît fort plausible car Yann Martel s'est autant documenté sur les religions, sur la zoologie et la psychologie animale que sur la survie en mer… Adoptant tour à tour un ton pragmatique, léger, humoristique ou grave, l'auteur excelle dans tous les registres et c'est à regret que l'on quitte les personnages de Pi et de Richard Parker.
Les critiques sont unanimes et ne tarissent pas d'éloges sur ce roman dont le texte est en cours de traduction dans plus de quarante pays et pour lequel Yann Martel a reçu le prestigieux Booker Prize en 2002. Rarement, à mes yeux, un best-seller aura aussi bien mérité sa réputation. Mais c'est à vous de juger à présent...

Isabelle B-C

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Roger Martin du Gard
Les Thibault
Gallimard (Folio), 1922 à 1938 (2003 pour la présente édition)
[MAR]

Les Thibault, récemment adapté pour la télévision, est une saga familiale comme la littérature française les affectionne.
On y raconte le destin de deux frères, dans les années 1900, que séparent dix années et un rapport au monde très différent.
Antoine, l'aîné, est un jeune médecin ambitieux, confiant dans son avenir et le monde tel qu'il va. Mais son regard évolue au cours des années et des rencontres, et sans perdre sa confiance, il gagne en humanité et en richesse. L'antipathique jeune médecin devient au fil des pages un homme de cœur.
A l'inverse, Jacques, brillant mais révolté, aspire à un absolu que son père, austère bourgeois, lui interdit. Sa révolte contre son père et, à travers lui, son milieu, le mènera dans les cercles les plus divers, de l'avant-garde littéraire aux socialistes genevois avant que de le perdre tout à fait.
On suit donc ces deux personnages et leur entourage au cours des années qui précèdent la guerre. Les parcours sentimentaux, intellectuels, professionnels et spirituels des deux frères permettent à l'auteur de dire l'aveuglement de ce qu'Aragon appellera " les passagers de l'impériale ", ces bourgeois enivrés par la frénésie d'une Belle Epoque à bord d'un omnibus dont le cheval s'est emballé.
Roger Martin du Gard, qui fit la guerre de 14, n'écrit pas sur elle, mais l'épilogue du roman nous permet de voir combien elle a affecté les hommes et le monde ; et comment ces hommes, diminués, ont laissé les femmes, habituées à vivre sans eux, prendre en main leur destin.
Le livre, paru entre 1922 et 1938, est le fruit d'une autre époque troublée, et valut à son auteur le prix Nobel en 1938.

Luc

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Pépito Matéo
Pépito Matéo raconte "Urgence"
Paradox (Conteur en scène), 2003
[MAT]

Pépito Matéo est un conteur amoureux des mots et des histoires dont il tire des contes merveilleux.
Ce livre est le texte de l'un de ces derniers spectacles où il nous entraîne dans l'univers des urgences d'un grand hôpital parisien. Le personnage principal c'est vous, vous arrivez aux urgences avec un panaris dont vous aimeriez très vite vous débarrasser. En effet, si vous êtes aux urgences c'est que vous êtes pressé mais le temps d'une nuit vous allez rencontrez d'autres souffrances, d'autres attentes. De fil en aiguille, vous pénétrerez dans l'intimité de tous ces gens assis à côté de vous dans la salle d'attente et cette nuit sera pour vous une véritable métamorphose.
Pépito Matéo a une vision très moderne du conte, ces histoires partent d'éléments bien concrets, ancrés dans le quotidien, pour aller de plus en plus loin dans l'imaginaire et le farfelu. Pour ce spectacle, il voulait concevoir une métaphore du monde actuel, évoquer des personnages en souffrance et il a choisi les urgences comme concentré de vie. Avec un humour décalé, truffé de jeux de mots, il nous fait vivre des situations tantôt drôles tantôt tragiques mais toujours émouvantes.

Laetitia

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Patricia Melo
Acqua-Toffana
Actes Sud, 2003
Traduit du portugais (Brésil)
[MEL]

La rançon du succès... Après L'Eloge du mensonge, paru en 2000, et Enfer, paru en 2001, Actes Sud édite le premier roman de Patricia Melo. Ecrit en 1994 et encore jamais traduit, Acqua-Toffana met en place un univers romanesque très actuel, très cru, centré sur la violence urbaine.
Deux parties, très distinctes, ont pour seul fil conducteur un étrangleur qui sème la terreur dans le quartier de Lapa.
Une jeune femme se rend au commissariat de Rio pour dénoncer son mari qu'elle croit être le dangereux psychopathe qui viole, assassine des femmes et leur arrache le sein. Dans un long soliloque haché, paranoïaque, la jeune femme déballe les vicissitudes de son mariage, exhibant des fantasmes mortifères comme un dernier rempart avant la désagrégation de son couple.
La deuxième partie explore le désir de meurtre. Un employé de mairie sans histoire, deux enfants et marié depuis vingt-trois ans rencontre sa voisine dans l'ascenseur. Dès lors, sa vie bascule, il n'a d'autre obsession que d'assassiner cette femme obèse, pathétique et ridicule.
Racontés avec humour, cynisme et cruauté, ces deux récits donnent à voir des personnages au bord du précipice, dans un monde de violence et de solitude. Pas de larmes, pas de pitié, une touche de plus à la peinture du Brésil selon Patricia Melo, des couples qui se disloquent sur fond de chaos universel... Mais la vie continue !

Janick

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James Morrow
En remorquant Jehovah
J'ai Lu, 1995
Traduit de l'anglais
[RSF MOR]

"Nous tissons un filet dans l'océan même, Popeye. En laissant de grands trous. Mais grand est le poisson." Pour être grand... Dieu est mort et Son cadavre de 3 kilomètres de long, tombé des cieux, dérive dans l'océan.
Dans le plus grand secret et à la barre d'un pétrolier reconverti pour l'occasion en Saint remorqueur, le capitaine Anthony Van Horne et sa fine équipe se voient chargés de récupérer et tracter Sa dépouille jusqu'au pôle, où les anges, dans un dernier sursaut de vie, ont aménagé une sépulture à Sa taille.
Mais la disparition de Dieu et de Ses Saints ne passe pas inaperçue, surtout lorsque ceux-ci viennent finir leurs jours sur Terre avec plumes et bagages...
Face à une crise mystique frappant les hommes de toutes convictions, sauront-ils ne pas perdre le nord ?

Sophie

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Achille F. Ngoye
Sorcellerie à bout portant
Gallimard (Série noire), 1998
[RP NGO]

"TSHAM TUE PAR CAMION MILITAIRE STOP ENTERREMENT SAMEDI STOP BELLE-SOEUR MAISHA FULL-STOP"
Kizito, installé depuis quinze ans en Europe, rentre au Zaïre pour prendre en charge les funérailles de son frère. Mais la mort "idiote" de son baroudeur de frère, capitaine d'un corps d'élite, lui semble de plus en plus suspecte à mesure qu'il entreprend de comprendre les circonstances du décès. D'autant que tout le monde s'évertue à lui mettre des bâtons dans les roues.
A Kinshasa, un désordre indescriptible règne et au cas où Kizito aurait oublié les " usages " de son pays, il est vite replongé dans l'ambiance en se faisant dépouiller par les douaniers dès son arrivée. Le lecteur l'accompagne dans sa (re)découverte du Zaïre chaotique des années 90. Mais cette société destructurée garde des liens forts avec ses traditions et à une simple affaire de pouvoir et d'argent viennent se greffer des pratiques de sorcellerie...
Un rythme soutenu, une écriture qui mêle argot français et expressions typiquement zaïroises, une description sans concession du cynisme des dirigeants du pays (Achille F. Ngoye a dû fuir son pays pour sauver sa peau), une immersion totale dans le mode de vie de la population, tout cela nous donne un bon polar "à l'africaine"...

Bruno

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Chimanda Ngozi Adichie
L'Hibiscus pourpre
Anne Carrière, 2004
Traduit de l'anglais (Nigeria)
[NGO]

Kambili, du haut de ses quinze ans, nous entraîne dans l'histoire de sa famille mais aussi dans celle du Nigeria actuel. Son père, Eugène, est un riche notable respecté et admiré par la communauté pour son engagement politique car il est à la tête du seul journal indépendant du pays. C'est aussi un fondamentaliste catholique intransigeant qui ne conçoit aucun écart de conduite de la part de ses enfants. Il se révèle véritable tortionnaire envers sa famille (certaines scènes sont d'autant plus terribles que décrites sans fioritures ni sentimentalisme, renforçant l'impression de violence ordinaire). Un coup d'Etat l'oblige à envoyer Kambili et son frère Jaja chez leur tante. Ils découvrent qu'il existe une vie en dehors de la prière, des devoirs scolaires et du "temps familial", activités qui leur sont imposées chez eux. Ils s'ouvrent au monde et tandis que, pour Jaja, cela se traduit par une conscience politique et une volonté de fuir son pays, Kambili, elle, connaît les prémices de l'amour en se rapprochant du père Amadi, prêtre favori de ses cousins. En s'attachant à la personnalité de Kambili, l'auteur nous donne à voir une peinture très fine de ses sentiments, partagés entre son amour filial (et notamment la volonté de ne jamais décevoir son père) et son désir d'émancipation.
Saluons ce premier roman qui, s'il ne laisse entrevoir que quelques aspects historiques et politiques du Nigeria, aborde toutefois une question d'actualité : l'intolérance religieuse. Où l'on se rend compte que l'intégrisme n'est pas l'apanage d'une seule religion. Où l'on découvre aussi l'ambivalence d'un homme, prônant le Bien au nom de son Eglise et semant le Mal autour de lui.
Bouleversant, courageux et honnête.

Isabelle B-C

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Maggie O'Farrell
Quand tu es parti
Belfond, 2000
Traduit de l'anglais (Irlande)
[OFA]

Peut-on écrire un roman d'amour en parlant précisément de la perte de cet amour? La réponse est oui si l'on en croit le livre terriblement émouvant et juste de Maggie O' Farrell Quand tu es parti.
Dans ce premier roman, l'auteur irlandaise évoque la vie sentimentale et la complexité des liens familiaux autour de la personnalité d'Alice Raikes, une jeune femme au caractère bien trempé qui n'aspire qu'au bonheur… Par de subtils retours en arrière, l'auteur met tour à tour en lumière l'enfance et la vie d'adulte d'Alice, sa mère, sa grand mère ou ses sœurs. Les hommes aussi sont présents mais essentiellement dans leurs relations avec les femmes. Maggie O'Farrell réussit à merveille cet exercice périlleux d'allers-retours, mêlant passé et présent, jouant sur plusieurs registres, passant de la première personne au récit avec la même intensité… Mais la prouesse ne s'arrête pas à cet exercice de style. La vraie force de ce roman est son incroyable capacité à nous faire ressentir les émotions des personnages. On partage leur bonheur et on plonge dans l'abîme insondable de la douleur de la perte de l'être aimé, sans jamais se complaire dans un mélodrame larmoyant.

Isabelle B-C

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Grigori Petrov
Les voisins
Phébus, 2004
Traduit du russe
[PET]

Dix voisins dans un grand immeuble de Moscou, dix histoires sur la Russie d'hier et d'aujourd'hui. A chaque fois, le héros est confronté aux difficultés de la Russie actuelle (pauvreté, alcoolisme, chômage, corruption...) et doit tenter de survivre par tous les moyens. A chaque fois aussi, le héros se réfugie dans une histoire ou une légende ancienne de la grande Russie. Toute une époque glorieuse est ici disséquée au travers de contes ou d'anecdotes où l'on croise Catherine II, Gogol, Pouchkine et bien d'autres illustres personnages de la grande Russie des tsars. Car l'intérêt du livre est ici : démontrer que la Russie d'aujourd'hui, bien que soi-disant embourbée dans on ne sait quel chaos, reste toujours égale à elle-même. Ses héros n'ont pas changé et ne changeront sans doute jamais. La Russie se nourrit sans cesse de la grandeur de ses personnages mythiques que les Russes n'hésitent pas à faire intervenir dans leurs problèmes quotidiens.
A la fois livre historique, fantastique et anecdotique, il vous comblera si toutefois vous n'avez pas peur d'affronter la Russie et de multiples histoires enchevêtrées dans l'espace et dans le temps.

Cyril

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Chaïm Potok
La harpe de Davita
Buchet Chastel, 1985
Traduit de l'anglais
[POT]

Fuyant l'Europe tourmentée des années 20, une émigrante juive polonaise s'établit à New York et y rencontre Michael Chandal, journaliste et chrétien non croyant. De leur amour naîtra Ilana Davita Chandal.
Ce livre est son histoire racontée par elle-même, telle est l'illusion à laquelle Chaïm Potok arrive si admirablement à nous faire croire. Bien qu'étant encore une enfant, Davita suit le fil de ses souvenirs. Elle tente de retrouver les liens qui l'unissaient à chacun de ses parents tout en se révélant un peu du mystère de leur union. Victime de la xénophobie ambiante, la famille doit déménager de nombreuses fois jusqu'à ce qu'elle soit tolérée dans une communauté juive. L'Atlantique traversé, Hitler et Mussolini exercent leurs pleins pouvoirs, la guerre d'Espagne est sur le point d'éclater. Face à la menace d'un monde en pleine mutation, Davita n'a de cesse de comprendre ce qui l'entoure. Alors que ses parents militent activement contre la montée du fascisme, elle cherche des réponses et parfois trouve un adulte qui l'écoute, comme Jakob Daw. Grâce à ses histoires allégoriques, elle se compose un jardin secret. Plus tard, par désarroi, Davita, (au grand désespoir de sa mère qui ne souhaite pas que sa fille fasse la même expérience qu'elle), se réfugiera dans la religion juive en l'étudiant à l'égal des garçons.
Tranche de vie foisonnante où la sonorité d'une harpe agit comme un talisman tandis qu'une petite fille grandit sous nos yeux.

Marie-Jo

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Alexandre Pouchkine
Eugène Onéguine
Gallimard (Folio Classique), 1848, (1996 pour la présente traduction)
Traduit du russe
[P POU]

Attention ! Ce livre est fabuleux, extraordinaire, délirant, drôle, dramatique, foisonnant, étonnamment moderne, en même temps classique, échevelé, emporté, nostalgique, optimiste, russe. C'est le meilleur bouquin que j'ai lu depuis dix ans, au bas mot. En même temps, j'ai pas eu trop de mal à le trouver, c'est le roman fondateur de la littérature russe, le premier écrit en vrai russe qui tâche, salué par tout le monde, de Tolstoï à Nabokov, j'en passe et des meilleures. Il eut été étonnant de tomber sur un truc inintéressant.
Alors oui, c'est un roman en vers. Dit comme ça, ça peut faire peur, mais c'est en fait un atout. Pressé par l'économie stylistique du vers, Pouchkine ne se répand pas, il va directement à l'essentiel, multiplie les formules et les aphorismes bienvenus, divague, digresse, revient au point en deux lignes, ça bouge, ça remue, ça coule, c'est vivant. La traduction de J.-L. Backès nous restitue un texte qui vibre, qui respire, qui chante, qui vit. C'est beau, c'est bien et dès qu'on l'a fini on n'a qu'une envie, le relire, parce qu'on se dit qu'emporté par son élan on a bien dû laisser deux trois choses de coté. Rare !

Emmanuel