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LISON FUTÉ 2007 /
Romans étrangers
Ivo Andric Maria Merce Roca
Max Aub & Kitty Crowther Danzy Senna
Jean M. Auel Lee Seung-U
Guillermo Cabrera Infante Lionel Shriver
Duong Thu Huong Aranka Siegal
Percival Everett Vikas Swarup
Moris Farhi Ted Van Lieshout
Anne Fine Ornela Vorpsi
Rodrigo Fresan
Lian Hearn (3)
Washington Irving
Kazuo Ishiguro
Hiromi Kawakami
Daniel Kehlmann
Jack Kerouac
John King
Harper Lee
Julius Lester
Iain Levison
Roy Lewis
Erlend Loe
Katarina Mazetti
Yoko Ogawa
Chuck Palahniuk
Chet Raymo
Romans étrangers - Romans français - Science fiction - Romans policiers - Bande dessinées - Théâtre / Poésie / Essais

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ivo Andric
Le pont sur la Drina

Belfond, 1994
Traduit du serbo-croate
[AND]

On connaît peu l’écrivain yougoslave Ivo Andric, pourtant il reçut en 1961 le prix Nobel de littérature et il est considéré comme l’un des grands auteurs européens du XXème siècle.
Pour le découvrir, si vous ne le connaissez pas encore, lisez son œuvre majeure Le pont sur la Drina.
Ecrit en 1942 alors que la Serbie est occupée par l’Allemagne nazie, Le pont sur la Drina se présente sous la forme d’une grande fresque littéraire qui, dans la tradition des contes orientaux, emboîte une suite de récits déclinés autour d’une figure centrale.
Cette figure centrale c’est le pont qui relie les deux rives de la Drina, à Visegrad, bourgade frontalière entre la Serbie et la Bosnie orientale.
Ivo Andric rapporte ici la chronique de quatre siècles d’Histoire concentrée autour de ce pont construit en 1516 par le grand vizir turc Mehmed pacha Sokoli et détruit en 1914 par les obus de l’armée autrichienne.
Sur ce pont de pierre blanche se déroule depuis le XVIème siècle la vie des habitants de Visegrad, chrétiens, orthodoxes, musulmans, juifs.
C’est là que l’on palabre, que l’on commerce, joue aux cartes ou aux dés et que s’écoutent les rumeurs du monde et les proclamations des maîtres successifs du pays, empire ottoman puis austro-hongrois. C’est là aussi que se rencontrent et se heurtent l’orient et l’occident.
C’est encore autour de ce pont que se nouent les intrigues, les idylles, que se cristallisent les passions et les rivalités, s’enchevêtrent coutumes et religions structurant ainsi dans ses complexités la vie et le destin de la communauté.
Dans ce roman symbolique où les grands événements de l’Histoire deviennent la substance même de l’œuvre littéraire, Ivo Andric, avec une étonnante simplicité fait jaillir comme autant de contes, mille et un personnages pittoresques, drôles, touchants ou inquiétants rendant ainsi l’histoire vivante et incarnée.
Récit puissant, Le pont sur la Drina apparaît aujourd’hui comme un témoignage éclairant et prémonitoire des événements qui ont déchiré les Balkans, confirmant ainsi que la grande littérature s’écrit en résonance avec le monde.

Marie-Luce

Max Aub
Crimes exemplaires

Phébus, 1997 (première édition 1956)
Traduit de l’espagnol
[AUB]

Kitty Crowther
Petits meurtres et autres tendresses

Seuil, 2004
[H CRO]

« Je l’ai tué parce qu’au lieu de manger il ruminait. »
« Le pauvre, il était si laid que chaque fois que je le rencontrais, c’était comme une insulte. Il y a des limites à tout. »
Nous sommes dans un recueil de témoignages, nous dit l’auteur ; au lecteur de le croire ou non ! Un recensement d’une centaine de crimes donc, certains accidentels d’autres pas, perpétrés pour des raisons toutes plus minimalistes les unes que les autres. Les mobiles sont parfois si idiots qu’un Sherlock Holmes ne les trouverait pas. Ces courts récits, même fictifs et aussi absurdes soient-ils, ne sont pas bien loin de la réalité. Ils sont livrés à l’état brut, sans effet de littérature, certains décevants, d’autres plus réussis. Ici le lecteur s’identifie plus au meurtrier qu’à la victime. L’auteur écrit sans aucune intention morale mais avec beaucoup d’humour (grinçant), de cynisme ; on est dans le canular. Le meurtrier est persuadé du bien fondé de son action, ce qui rejoint un autre livre tout aussi croustillant : Petits meurtres et autres tendresses de Kitty Crowther, qui d’habitude écrit et illustre des albums pour enfants. Il s’agit d’histoires de couples sanguinolentes et acides où l’homme et la femme sont tour à tour meurtriers. Cinquante ans séparent les deux ouvrages mais on est sur la même tonalité. Dans Petits meurtres et autres tendresses, une phrase incisive résume l’histoire sur la page de gauche, et l’image, au crayon de couleur page de droite, nous en donne la conclusion. « C’est elle qui avait insisté pour aller voir les requins », et on voit l’homme de dos, face à l’aquarium où flotte sa femme, les yeux exorbités, au milieu des requins…

Fabienne

Jean M. Auel
Ayla, L’enfant de la terre

Balland, 1981
Traduit de l’anglais (Etats-Unis)
[AUE ]

Il y a 35 000 ans, Ayla, une fillette de cinq ans, échappe à un tremblement de terre mais se trouve séparée de son peuple, de sa mère. Affrontant la faim, la soif et même les terribles lions des cavernes, elle finit par s’évanouir au bord d’un chemin.
Non loin de là, chez les néandertaliens, ce même tremblement de terre a privé le Clan de l’Ours des Cavernes, dirigé par Brun, de sa grotte et d’une partie de ses membres. Aussi lorsque Iza la guérisseuse devenue veuve alors qu’elle attend un enfant, trouve la fillette sur le bord de la route, elle ne peut s’empêcher de vouloir la sauver et de la prendre en affection, ceci malgré les protestations du clan. Pourtant la fillette est physiquement différente d’eux, c’est un enfant des Autres.
Avec le temps, Ayla montrera que sa différence n’est pas que physique et qu’elle possède une perception différente du monde qui l’entoure. Adoptée par le clan de l’Ours, elle sera peu à peu adoptée réellement par la plupart de ses membres. Mais même si elle devient l’élève pour devenir la nouvelle guérisseuse, elle ne sera jamais totalement comme les autres membres du clan.

Manuel

Guillermo Cabrera Infante
Holy smoke

Passage du Nord-Ouest, 2007
Traduit de l’anglais
[CAB]

Holy smoke a été écrit en anglais par l’écrivain exilé cubain, Guillermo Cabrera Infante, et est paru à Londres en 1985. C’est en 2000 qu’il en donne une version en langue espagnole et donc enfin en 2007, qu’un « petit » éditeur a le désir et le courage de le traduire et de le publier en français. Puro humo est à la fois une captivante histoire du tabac, un mode d’emploi à l’usage des fumeurs débutants, un récit autobiographique, une histoire de la musique cubaine, du cinéma hollywoodien, de la littérature également, tout cela crépitant comme la combustion d’un bon cigare. Tous les amateurs de havane (et Dieu ?) sont là, à commencer par l’arrière grand-père de l’auteur mort à 103 ans, sans jamais cesser d’en fumer de 5 heures du matin à 5 heures du soir. En ces temps hygiénistes où poussent les interdictions hypocrites, un ouvrage fort bien venu !

Isabelle G.

Duong Thu Huong
Terre des oublis

Sabine Wespieser, 2006
Traduit du vietnamien
[DUO]

Si vous êtes fatigués des livres oubliés sitôt refermés, vous aimerez ce roman vietnamien, plein de bruit et de fureur.
Dans un village de montagne, Mien vit heureuse avec son époux Hoan. Ce bonheur conjugal est troublé par le retour inattendu de Bôn, premier mari déclaré mort pendant la guerre, qui après des années d’errance, retrouve le chemin du foyer. Mien se résigne sous la pression sociale à vivre de nouveau aux côtés du vétéran, qu’elle n’aime plus.
Mien, Hoan et Bôn composent le trio tragique d’un récit polyphonique où alternent les points de vue, et les murmures des voix intérieures. Mais au fil des pages, un quatrième personnage se dévoile, le Vietnam, qui est peut-être le véritable protagoniste de ce roman. L’auteur décrit avec poésie la beauté de ses paysages de montagne baignés de clairs de lune, ses collines piquetées de fleurs sauvages, ses arbres aux noms évocateurs (flamboyants, poivriers), l’arôme de ses plats raffinés, ou les senteurs de basilic et de pamplemousse qui parfument les chevelures de femmes. Mais Duong Thu Huong évoque aussi l’envers cauchemardesque du Vietnam : la furie de la guerre, le déluge de feu, de bombes, et de défoliants, les charniers et l’ivresse des vautours, le culte des héros et le traumatisme des soldats.
Ne vous laissez pas impressionner par l’épaisseur dissuasive du livre : le tempo de la narration vous aspire et vous parvenez sans effort au bout du roman, presque triste de devoir le refermer. Il vous reste alors à espérer que la romancière, en résidence surveillée pour ses écrits dissidents, réussisse à déjouer la vigilance des autorités pour transmettre clandestinement son prochain manuscrit.

Katia

Percival Everett
Blessés

Actes sud, 2007
Traduit de l’anglais (Etats Unis)
[EVE]

Vous avez envie d’être dépaysé ? Vous rêvez de grands espaces et l’Ouest américain vous a toujours attiré ? Vous avez adoré les films Le secret de Brokeback Mountain ou L’homme qui murmurait à l’oreille des chevaux ? Alors, ce livre est fait pour vous !!
Mais Blessés n’est pas un roman qui ne plaira qu’aux amateurs du genre nouveau western, il saura toucher également ceux qui se battent contre toutes les formes de racisme, d’intolérance ou de violence gratuite….
Amoureux de la nature et du travail bien fait, lassés des tumultes de la ville, John Hunt et son fidèle oncle Gus se sont installés au milieu des paysages grandioses du  Grand Ouest où ils s’occupent d’un ranch, et leur labeur est récompensé et reconnu par tous mais cet univers sans failles va être entaché par plusieurs événements qui inquiètent la communauté : le crime odieux d’un jeune homosexuel, du bétail mutilé ou tué, des incidents à répétition à caractère raciste perpétrés par un groupuscule néonazi… Même s’il est très ancré dans le réel par ses thèmes, ce roman regorge de tous les ingrédients qui font qu’une œuvre de fiction est réussie : une fine description de la psychologie des personnages, une histoire d’amour naissante dont on suit les cheminements chaotiques et enfin, une véritable intrigue et une tension dramatique habilement menées.

Isabelle BC

Moris Farhi
Jeunes Turcs

Buchet Chastel, 2006
Traduit de l’anglais
[FAR]

A travers treize récits, l’auteur nous raconte avec beaucoup d’humanisme les vies de ces jeunes Turcs d’origines très diverses dans l’Istanbul des années 40 à 50.
Arméniens, Kurdes, Grecs ou Lazes, Moris Farhi rend hommage à ceux qui font la diversité ethnique de son pays d’origine.
Que ce soit Bilâl qui part à Salonique pour tenter de sauver sa famille de la déportation, Adem, le trapéziste à l’âme tourmentée ou Suna initiant les jeunes étudiants aux plaisirs de la chair, ce sont autant de personnages très attachants qui nous habitent encore longtemps après avoir refermé les pages du livre.
C’est un magnifique roman, véritable ode au mélange et à la différence, où amour et mysticisme sont souvent mêlés à la tragédie et si je devais choisir une phrase résumant à elle seule l’esprit du livre, ce serait : « Chérissez les différences de chacun. Si nous devenons tous pareils, nous disparaîtrons. »

Caroline

Anne Fine
La tête à l’envers

Ecole des loisirs, 2006
Traduit de l’anglais
[FIN]

Stuart Terence Olivier, dit Stol ou Stolly, est un garçon unique. Ce n’est pas un enfant abandonné, mais ses parents, accaparés par leur travail, le laissent en permanence dans la famille de son meilleur ami, Ian, fils unique lui aussi.
Les adultes trouvent bien des mots pour décrire Stol : excentrique, bavard, menteur, imaginatif… Rien ne l’arrête, pas même l’idée de mourir.
Stol a déjà eu quantité d’accidents. Le dernier en date le laisse cloué sur un lit d’hôpital, avec la clavicule, deux bras, six côtes, une jambe et une cheville cassés. Et la tête ailleurs.
Ian, assis au chevet de son ami, dont il guette le moindre signe de réveil, décide de retracer la biographie de Stol dans le but de tenter de comprendre comment son ami et presque frère en est arrivé là. Il raconte avec humour les anecdotes qui ont jalonné leur enfance et leur adolescence.
Anne Fine montre avec brio les relations entre parents et enfants qui peuvent déstabiliser les enfants fragiles. C’est pourtant un récit drôle, léger et on s’attache au personnage de Stol à travers les yeux de Ian qui lui voue une grande admiration.

Julia

Rodrigo Fresan
Mantra

Passages du Nord-Ouest, 2006
Traduit de l’espagnol (Argentine)
[FRE]

Au départ, les éditions Mondadori ont demandé à des auteurs d’écrire sur des villes, à Rodrigo Fresan a été attribuée celle de Mexico.
Voici donc un livre sur Mexico. Mais un livre fou, éclaté, délirant/déliré, un livre qui emporte comme une substance modifierait notre perception des choses et les choses elles-mêmes.
Un livre explosif où les narrations sont multiples où l’on est happé et perdu parfois. Car il y a dans ce livre, plusieurs livres, et William Burrough, l’origine de la vocation de Malcom Lowry, Frida Khalo, des lutteurs de catch, des acteurs de telenovelas, des guérilleros, des vierges, une idée de l’art total, de l’humour, l’imaginaire puissant de l’enfance, une chaîne de télé consacrée à la vie des morts, etc., et beaucoup plus encore.
Un livre monstre, remarquable et brillant.
Dans les premières pages, on rencontre cette phrase que j’aime beaucoup : « Tant que nous sommes neufs nous ne vieillissons pas : nous grandissons. »

  
Isabelle G.

Lian Hearn

Le silence du rossignol (Le Clan des Otori, livre I)
Gallimard, 2003
Traduit de l’anglais
[HEA]

La trilogie du Clan des Otori entraîne le lecteur dans une quête épique, au cœur d’un Japon féodal où se côtoient poésie et violence. Alliant vengeance, traîtrise, honneur, loyauté, amour, Lian Hearn dévoile de fabuleux personnages qui, derrière des visages impassibles et des codes immuables, cachent des cœurs passionnés et des sentiments farouches.
Au XIVème siècle, dans un Japon médiéval mythique, le jeune Tomasu grandit au sein d'une communauté nommée les Invisibles qui condamne la violence mais son village et sa famille se font massacrer par les hommes d’Iida, chef du clan des Tohan. Sauvé par sire Shigeru, du Clan des Otori, il se trouve plongé malgré lui au cœur de luttes sanglantes entre les seigneurs de la guerre et se voit affublé d’un nouveau nom, celui de Takeo. Des questions se posent à lui : qui est-il vraiment ? Paysan, seigneur ou assassin ? D’où tient-il ses dons prodigieux ?
Lorsqu’il rencontre la belle Kaede, un amour fou naît entre les deux jeunes gens. Devra-t-il choisir entre cet amour, sa dévotion à sire Shigeru et son désir de vengeance ? Sa quête le mènera jusqu’à la forteresse d’Inuyama, lorsqu’il devra affronter le « parquet du Rossignol ».

Manuel

Les neiges d'exil (Le clan des Otori, livre 2)
Gallimard, 2003
Traduit de l’anglais
[HEA]

Contrairement au premier tome, Les neiges d’exil, nous entraînent au cœur même des destinées de Takeo et de Kaede.
En effet, ce livre nous plonge directement dans les conflits de clans, d’héritages mais aussi des rapports hommes/femmes, et bien d’autres choses encore. Composé de multiples rebondissements et d’intrigues, tous plus inattendus les uns que les autres, Le clan des Otori, nous révèle les tourments  de l’époque médiévale japonaise en elle-même.
Si vous aimez les samouraïs, les fantassins et autres personnages liés à la culture asiatique, alors ce livre est pour vous.
A mettre entre toutes les mains, grandes et / ou petites.

 
Catherine

La clarté de la lune (Le Clan des Otori, livre 3)
Gallimard, 2004
Traduit de l’anglais
[HEA]

« Tu conquerras la paix en cinq batailles : quatre victoires et une défaite », voici la prophétie de Takeo, qui est plus que jamais déterminé à retrouver son nom et venger sire Shigeru avec l’aide de Kaede.
Partie rechercher ses sœurs qui ont été prises en otage par Fujiwara, Kaede tombe dans un redoutable piège manigancé par l’aristocrate. Pendant ce temps, Takeo s’apprête à affronter l’armée d’Araï qui contrôle la totalité des Trois Pays en cherchant à faire alliance avec Fumio Terada, son ancien ami devenu pirate.
La prophétie finira-t-elle par se réaliser ? Takeo et Kaede parviendront-ils à accomplir leur destin ?

Manuel

Kazuo Ishiguro
Auprès de moi toujours

Edition des 2 Terres, 2005
Traduit de l’anglais
[ISH]

En Angleterre à la fin des années 90, Kathy, la trentaine, se remémore son enfance passée à Hailsham, une école anglaise typique, coupée du monde extérieur. Avec ses amis Tommy et Ruth, ils furent élevés dans l’idée qu’ils étaient différents, qu’ils ne pouvaient échapper au destin qu’on avait choisi pour eux. La vie y était somme toute assez banale en dehors des quelques visites très attendues de « Madame », une femme étrange qui semblait si terrifiée par les pensionnaires.
Dès le début l’intrigue nous mène par le bout du nez. Quel est donc ce secret si terrible que les enfants eux-mêmes semblent ignorer ? Que sont donc réellement ces accompagnants dont fait partie la narratrice à l’âge adulte ? A quoi sont-ils destinés ?
Ne vous fiez pas au titre, on pourrait croire qu’il s’agit d’un roman à l’eau de rose, il n’en est rien. Ishiguro a créé avec ce livre un véritable OVNI littéraire. Entre le classique et l’anticipation, il renoue avec ses thèmes de prédilection, la nostalgie, et le contrôle de sa destinée. Sous ses airs calmes et mélancoliques l’histoire bascule peu à peu dans l’horreur et la tragédie.
Rien ne sera expliqué, au lecteur de lire entre les lignes, et la vérité fait froid dans le dos.
Enchaînez avec Les Vestiges du Jour ou Lumière Pâle sur les collines et vous comprendrez pourquoi il s’agit d’un des plus grands écrivains étrangers du XXème siècle, à lire d’urgence !

Barbara

Hiromi Kawakami
Les années douces

Picquier, 2005
Traduit du japonais
[KAW]

Tsukiko, jeune femme célibataire de 37 ans, retrouve par hasard son ancien professeur de japonais dans un café. Celui qu’elle nomme « le maître » est veuf et retraité. Sans qu’ils ne se donnent jamais rendez-vous, ils vont se rencontrer très souvent et partager des moments simples, quotidiens, qui sont autant de petits tableaux délicats : un repas, une cueillette de champignons, une fête des fleurs… Petit à petit, ces deux êtres très différents se rapprochent et vivent une histoire d’amour.
Il ne se passe presque rien dans ce roman et c’est justement ce presque rien qui lui donne tout son charme. Saluons l’art de la romancière Hiromi Kawakami, qui sait si bien insuffler une émotion légèrement désuète à un récit pourtant ancré dans le Japon contemporain. Une petite merveille.

Marie-Christine

Daniel Kehlmann
Les arpenteurs du monde

Actes Sud, 2006
Traduit de l’allemand
[KEL]

Lorsque vous furetez dans une librairie sans trop d’idées précises, ce qui va vous décider dans votre choix peut sembler mystérieux. Pourtant, à bien y réfléchir, cela s’apparente à ces rencontres fortuites que la vie vous réserve parfois dans sa grande bonté. C’est un peu comme un jeu de séduction, ce livre vous plaît, il vous attire et votre intuition vous dit qu’à lui aussi vous plaisez. L’avantage avec un livre, c’est que vous pouvez vous en emparer sans risquer grand chose en retour. Au pire il vous volera un peu de votre temps, dans ces cas là on peut toujours le fermer. Donc, lorsque mon regard a croisé celui des Arpenteurs du monde, il n’a fallu qu’une fraction de seconde pour qu’il se retrouve dans mes mains. Il n’était alors plus question de le reposer, je savais que je ne serais pas déçu. Il faut dire qu’avec un titre pareil, je ne pouvais pas passer à côté… Les arpenteurs du monde. Cela a tout de suite éveillé en moi une envie de voyager, comme une invitation poétique vers l’ailleurs. Cela se joue à peu de choses parfois, car de nos jours, on parlerait plus volontiers de géomètres topographes, terme plus technique, plus rêche, une invitation à laquelle je n’aurais pas nécessairement répondu, même si je n’ai rien à reprocher aux géomètres.
Mais je m’égare, revenons plutôt à ce qui nous intéresse, ces fameux arpenteurs, qui sont-ils ? Des créatures célestes envoyées par les dieux pour nous faire la morale, des êtres venus des fins fonds du cosmos pour nous annoncer que nous ne sommes pas seuls dans l’univers ? A bien réfléchir, ils pourraient l’être. Parce qu’ils font partie de ces individus qui par leur regard, leurs pensées, leurs actes ont contribué à voir le monde autrement.
Nous sommes en 1828, le tonnerre de la Révolution française n’est plus qu’un écho lointain, la Restauration et le retour de l’ordre musèlent les peuples d’Europe. Pourtant, le monde change, et nos deux arpenteurs que sont le grand explorateur Alexander von Humboldt, et celui que l’histoire appellera le prince des mathématiques Carl Friedrich Gauss doivent se rencontrer lors d’un congrès à Berlin. Les voyages sont longs à l’époque et bien inconfortables. Ce temps du voyage est pour nous lecteurs l’occasion de nous plonger dans les destins fort différents de ces deux personnages historiques. Humboldt, le voyageur insatiable perdu dans la jungle amazonienne, Gauss, le casanier perdu dans ses calculs d’orbite. En fait, ils ne sont pas si différents que ça, et chacun à sa manière nous parle de l’esprit allemand mais aussi plus largement de cette idée très répandue à l’époque qu’avec la science tous les maux auxquels l’homme était confronté trouveraient leur solution. Tout deux veulent comprendre et mesurer le monde, et peu importe le regard de leurs contemporains. Mais Gauss comme Humboldt pressentent bien que tenter de comprendre le monde apporte finalement plus de questions que de réponses.
Livre drôle et plein d’érudition, Les Arpenteurs du monde a été un véritable phénomène d’édition outre-Rhin, faisant de son auteur Daniel Kehlmann un auteur incontournable de la littérature allemande.

Fabrice

Jack Kerouac
Les clochards célestes

Gallimard, 2003 (première édition 1957)
Traduit de l’anglais (Etats-Unis)
[KER]

« Dharma est le mot sanscrit pour Vérité. Il peut aussi être traduit par le Devoir, ou la Loi. The Dharma Bums/clochards célestes, est l’histoire surprenante de deux jeunes américains qui font de bon cœur l’effort pour connaître la Vérité avec de gros sacs sur le dos, vagabonds de la côte Ouest se baladant et escaladant les montagnes pour aller méditer et prier et cuisiner leurs aliments simples, et plus loin vivre dans des cabanes et dormir sous les étoiles de la Californie. Bien que profondément religieux, ce sont aussi des êtres humains pleins de fougue qui font l’amour aux femmes, qui se délectent de poésie, de vin, de bonne cuisine, de joyeux feux de camp, de la nature, de voyage, et de l’amitié. Le héros est le jeune Japhy Ryder, poète, montagnard, bûcheron, savant orientaliste et boudhiste zen convaincu, qui enseigne à son ami Ray Smith, passager clandestin des trains de marchandise, la voie du Dharma et l'emmène au sommet d’une montagne où les erreurs communes de ce monde sont laissées loin derrière et où un sens nouveau d’une parenté purement matérielle est établi avec la terre et le ciel. Japhy et Ray s’aventurent dans les montagnes et sur les sentiers et puis ils descendent alertes vers la ville de San Francisco pour enseigner ce qu’ils ont appris, mais la ville ne les entendra pas. Il en résulte des orgies, un suicide, du jazz, des fêtes dingues, de l’auto-stop, des histoires d'amour, de la fureur et de l’ignorance mais les Vagabonds de la Vérité retournent toujours à la solitude et à la paisible leçon du désert. Dans ce nouveau roman, Jack Kerouac se sépare du mouvement « bohême » de la Beat Generation et conduit ses lecteurs vers une conception « de la compassion consciente et continue » et vers une trêve paisible dans la compréhension du paradoxe de l'existence. Le Dharma en soi ne peut jamais être vu, mais il est senti dans ce livre. C’est le plus étrange des contes et cependant un récit honnête, vigoureux, décrivant un excitant mode de vie au sein du désespoir moderne. Les pages que déroule le roman sont remplies de descriptions originales des High Sierras, des High Cascades, du Nord-Ouest, du Sud, du désert et de la route américaine. A travers ces pages passent des clochards, des blondes, des chauffeurs de camion, des poètes, des chasseurs, des prédicateurs noirs, des Mexicains, des bibliothécaires, des chiens de chasse, des enfants, des concierges, des gardes forestiers, des bûcherons, des cow-boys et des penseurs zens d’une variété déroutante et délicieuse pendant que l’histoire fonce pareille à la vie vers la conclusion. Lisez lentement et voyez. » Jack Kerouac
Lisant ce projet de quatrième de couverture que Kerouac écrivit lui-même, je ne pouvais imaginer dire mieux et pensais aussi qu’en avant goût du livre, on aurait déjà le plaisir de savourer la limpidité et l’essentielle simplicité de son écriture lumineuse.

Isabelle G.

John King
La meute

L’Olivier, 2000
Traduit de l’anglais
[KIN]

Faisant suite à Football factory, dans lequel John King nous dressait le portrait d’un hooligan supporter de Chelsea, mais aussi de l’Angleterre post-thatcherienne, l’auteur continue de peindre sa fresque sur la culture prolétarienne, dans la lignée d’un Ken Loach romancier. Ici, il nous dresse le portrait d’une bande de vieux potes, la division Q comme ils se nomment, sorte d’ados éternels, dont une bonne partie du temps est consacré aux matchs de football du week-end, aux beuveries au pub et à parler des filles. D’ailleurs, ne vous méprenez à la lecture des premières pages où il n’est question que de ça, et de la manière la plus crue, sur le propos de ce roman. Si le sexe est une des grandes préoccupations de notre fameuse bande au point d’avoir institué un championnat dont le décompte est fonction de la performance, l’auteur s’attache plus, au travers de ces cinq potes, à décliner comme autant de facettes cette « jeunesse » britannique au langage cru et aux manières brutes dans une Grande Bretagne qui socialement ne l’est pas moins.

Fabrice

Washington Irving
Contes de l’Alhambra

Phébus, 1998
Traduit de l’anglais (Etats-Unis)
[IRV]

C’est lors d’un séjour prolongé en Europe que Washington Irving, travaillant pour l’Ambassade des Etats-Unis à Madrid, puis partant pour l’Andalousie, écrivit ces contes en 1832. Ami de Poe, de Mary Shelley, fortement influencé aussi par les contes populaires allemands, il avait déjà publié des nouvelles : La Légende de la vallée Somnifère, Rip Van Winkle.
Le lecteur suit d’abord le narrateur à dos de mule de Séville à Grenade, sur des sentiers, véritables coupe-gorge, tel un récit de voyage minutieux. Arrivé dans la ville de mauvaise réputation qu’était Grenade, il ne sait où loger et atterrit dans un palais en ruines qui n’est autre que l’Alhambra. Et c’est là que des personnages hauts en couleur vont lui conter des histoires du temps où Grenade était maure, histoires de princesses enlevées, de trésors toujours enfouis sous les collines de l’Alhambra. Fiction et faits historiques se mêlent avec une grande liberté de regard.

Fabienne

Harper Lee
Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur

Edition de Fallois, 2004 (première édition 1960)
Traduit de l’anglais (Etats-Unis)
[LEE]

Lorsque j’ai choisi ce livre, j’ignorais tout de son histoire et de sa notoriété, notamment le fait qu’il avait obtenu le prix Pulitzer en 1961, qu’il avait été adapté en film et qu’il figurait parmi les livres les plus lus par les Américains juste après la Bible ! Je tenais donc entre les mains un chef-d’œuvre méconnu outre Atlantique ?
Pour ma part, c’est le titre énigmatique et poétique et la photographie de couverture qui avaient motivé mon choix, mais quelles que soient les raisons pour lesquelles vous lirez ce roman, vous serez transporté !
Transporté géographiquement d’abord, dans l’Amérique profonde à l’époque de la Grande Dépression, à Maycomb, bourgade imaginaire de l’Alabama dans laquelle Blancs et Noirs se côtoient sans presque jamais se rencontrer. Aussi, quand Atticus, un homme de loi intègre et courageux qui élève seul ses deux enfants, accepte de défendre un Noir accusé d’avoir violé une femme blanche, la petite ville entre en ébullition… Les faits sont racontés par Scout, la benjamine de la famille, tendrement espiègle et débrouillarde sous ses allures de garçon manqué, et elle fait preuve d’une étonnante maturité dans son récit qui ne manque ni de mordant ni de drôlerie.
Transporté aussi par le style de l’auteur, travaillé et fourmillant de détails, poétique mais également âpre et sans concession à l’image de ce Sud de l’Alabama qu’elle décrit…
Transporté enfin par l’universalité des thèmes qui traversent ce roman : la perte de l’innocence, le combat contre l’injustice, les mensonges et les préjugés.

Isabelle BC

Julius Lester
Les larmes noires

Hachette, 2007
Traduit de l’anglais (Etats-Unis)
[LES]

Propriétaire d’une plantation de coton, Pierce Butler décide de vendre une grande partie de ses esclaves afin d’éponger ses dettes de jeu. Il insiste pour y amener ses deux petites filles accompagnées d’Emma. Celle-ci assistera à la vente de ses compagnons, mis dans les boxes d’une grande écurie, et aura la mauvaise surprise d’être elle-même achetée. Sarah, très attachée à la jeune fille de treize ans, ne pardonnera jamais à son père cet acte de trahison.
Entre roman et théâtre, ce livre croise les points de vue des différents personnages. On suit alors les pensées et le destin de plusieurs esclaves, des Butler ou encore du marchand, car personne ne sortira indemne de cette vente. Basé sur des documents d’archives, il retrace la plus grande vente d’esclaves qui ait eu lieu aux Etats-Unis.

Céline

Iain Levison
Un petit boulot

Liana Levi, « piccolo », 2003
Traduit de l’anglais (Etats-Unis)
[LEV]

« Elle va mourir parce que ma copine m’a quitté, parce que je ne supporte pas la vie de chômeur. Corinne Gardocki est une femme morte parce qu’un petit malin de Wall Street a décidé que notre usine ferait de plus gros bénéfices si elle se trouvait au Mexique. Je t’aurai, Corinne. Un problème moral ? Pas vraiment. »
Cette entrée en matière, franche et sans concession, donne le ton du premier roman de Iain Levison, auteur né en Écosse en 1963, puis émigré aux états-Unis pour ses études : une écriture directe, concrète, et efficace au service d’une fable amorale, politiquement incorrecte, à l’humour ravageur.
Quels sont les ingrédients de ce roman réjouissant ? Jack Skowran, le narrateur se retrouve au chômage suite à la fermeture et à la délocalisation au Mexique de l’usine dans laquelle il travaille (la traduction littérale du titre original Since the Layoffs signifie Depuis les licenciements...). Sa copine le quitte dans la foulée pour un vendeur de voitures d’occasion, il ne lui reste plus qu’à envisager « de marcher d’un bout de la ville à l’autre et passer trois heures à la bibliothèque » dans sa ville sinistrée… ou bien à saisir la première proposition qui lui est faite : un petit boulot, tuer la femme de Ken Gardocki, bookmaker. Devenir comme cela, en passant, tueur à gages, lui permettrait de payer ses factures, de récupérer sa télé chez le prêteur à gages, de rebrancher le câble, bref de retrouver une vie normale ! Jack accepte, se prend au jeu, s’applique, enchaîne les contrats, ne se pose pas de questions, tombe amoureux, et reprend enfin une vie normale. Quel monde merveilleux !
En deux cent pages d’un humour noir féroce, Iain Levison nous livre une histoire convaincante, crédible et effarante, d’une logique implacable, le miroir d’une société qui fabrique ses dérives et ses laissés-pour-compte.
Lorsque Iain Levison a voulu publier son deuxième roman, Une canaille et demie, il n’a pas trouvé d’éditeur et c’est à nouveau la petite maison d’édition Liana Levi qui a accueilli son histoire et nous offre le bonheur de pouvoir lire cet écrivain talentueux.

Valérie B.

Roy Lewis
Pourquoi j’ai mangé mon père

Actes sud, 1996, (première édition 196)
Traduit de l’anglais (Grande Bretagne)
[LEW]

L’évolution, voilà une sacrée histoire. Et c’est ce que ce roman nous raconte en nous faisant partager avec beaucoup d’humour le quotidien d’un clan de pithécanthropes tout juste descendus des arbres, et sur le point d’entrer dans l’humanité.
La horde est menée par Edouard. Père et chef, mais surtout personnage visionnaire, il n’a de cesse de trouver les solutions techniques au problème de survie du clan. Il ramène le feu, qui marque l’entrée dans l’ère technologique. Mais surtout le feu permet de déloger les ours des cavernes et de régler l’épineux problème de logement de la horde (car naturellement toute femme-singe rêve d’une caverne bien à elle, beaucoup plus confortable que n’importe quel arbre). Voilà ainsi chacun lancé dans l’aventure du progrès, au rythme effréné imprimé par Edouard. Oswald, le chasseur, perfectionne les premiers outils. William, tente d’apprivoiser un chien, non sans déconvenue. La mère découvre la cuisson des aliments et invente la cuisine. Alexandre sera le premier à dessiner sur un rocher, inventant par là la première représentation artistique de la réalité. Par souci de brassage génétique, chacun est sommé de trouver une compagne dans une autre horde (auparavant on prenait femme chez ses sœurs) mais alors il faut inventer la séduction (« J’ai bondi et je l’ai assommée d’un coup de gourdin. C’est bien comme ça qu’on fait non ? »). Il y a bien un réfractaire au progrès : l’oncle Vania assure que ces évolutions, en les soustrayant à mère nature, causera leur perte…
Roy Lewis, anthropologue avant d’être romancier, s’appuie sur des théories scientifiques des plus sérieuses pour nous raconter ces premiers hommes mais ne s’interdit jamais l’anachronisme ou des situations loufoques. De sorte que si on en apprend beaucoup sur nos lointains ancêtres, on rit surtout à chaque page. Comme quoi l’histoire s’accorde très bien avec l’Histoire, quand la plume est alerte et que le rire s’en mêle.

Marion

Erlend Loe
Naïf. Super

Traduit du norvégien
Christian Bourgois (10/18), 2005
[LOE]

Attirée par la couverture du livre et son gros point d’interrogation rouge, j’ai ensuite été séduite par le titre. Naïf. Super tient-il le pari que ces deux adjectifs promettent ?
Penchons-nous tout d’abord sur l’aspect naïf de cet ouvrage. Erlend Loe, romancier norvégien mais également scénariste, critique, traducteur et enseignant, est le chef de file d’un nouveau genre littéraire nommé le naïvisme. Il se dit très influencé par l’écrivain belge, Jean-Philippe Toussaint (auteur de romans aux titres simples : La salle de bain, La télévision, Monsieur, L’appareil-photo). Effectivement, tous deux tentent avec loufoquerie et un ton légèrement décalé et naïf de répondre à la question cruciale du sens de la vie. Le héros de Naïf. Super est victime d’une crise identitaire le jour de ses vingt cinq ans. Le temps qui passe est une notion angoissante pour lui. Il va tenter de surmonter cette dépression existentielle par des choses simples (naïves ?) comme s’acheter un ballon, faire des listes, lire un essai scientifique sur la relativité…
Le qualificatif Super s’applique-t-il à ce roman ? Pour ma part, je confirme : ce bouquin est vraiment super. C’est mon gros coup de cœur de l’année, le livre que j’ai envie d’offrir à mes amis, celui que je conseille en priorité aux lecteurs, que j’ai mis en évidence sur le comptoir ados, que j’ai présenté à des élèves de seconde. J’ai lu tout le livre dans un état de grâce ; chaque phrase, chaque paragraphe, chaque liste, tout absolument tout me parlait mais surtout, j’ai été sensible à la poésie et la sincérité du narrateur.
Si vous voulez vraiment passer de bonnes vacances, je vous conseille Naïf. Super, bien sûr, mais aussi Kurt et le poisson, délicieux petit texte du même auteur pour tout public.

Marie-Christine

Katarina Mazetti
Le mec de la tombe d’à côté

Gaïa Editions, 2006
Traduit du suédois
[MAZ]

C’est l’histoire d’une rencontre improbable : celle d’une jeune veuve bibliothécaire et d’un vieux garçon agriculteur, qui ont à priori aussi peu de chances de se croiser qu’un flamand rose et un ours polaire… excepté au cimetière.
Un sourire est échangé, et leurs gènes facétieux les entraînent dans une idylle un peu folle, au mépris de tous les déterminants socioculturels. Mais la romance est semée d’embûches et de quiproquos : habitué à la compagnie de ses 27 vaches laitières, lui est surtout expert en communication animale et ne lit guère autre chose que ses factures ; elle est férue de Lacan, adore l’opéra et s’intéresse modérément aux techniques de fumure. Ils composent un duo dissonant, dont les mésaventures sentimentales offrent une lecture récréative tout à fait conseillée pendant les vacances. L’écriture pétillante de Katarina Mazetti égratigne avec malice les clichés romantiques, et l’on comprend que cette farce, féroce et tendre à la fois, soit devenue un best seller en Suède.

Katia

Yoko Ogawa
La formule préférée du professeur

Actes sud, 2005
Traduit du japonais
[OGA]

Ce roman japonais met en scène trois personnages : une aide-ménagère, son fils de dix ans et, surtout, un ancien professeur de mathématiques ayant pour particularité une mémoire de quatre-vingts minutes, séquelle d’un accident survenu quand il était jeune.
La communication entre eux n’est pas simple, car toutes les quatre-vingts minutes, il faut, du moins du côté du professeur, refaire connaissance. Grâce à un système de petits cartons épinglés à sa veste, sur lesquels il note les informations principales, il s’en sort tant bien que mal.
Heureusement, sa vie est illuminée par sa passion des mathématiques, passion qu’il parvient à merveille à transmettre à son aide-ménagère.
C’est une histoire profondément originale, les relations entre ces trois êtres sont d’une délicatesse extrême.
Vraiment, j’ai adoré ce livre, pour l’émotion discrète qui s’en dégage. De plus, il m’a réconciliée avec les chiffres, car le professeur sait dévoiler toute leur magie et leur poésie.

Marie-Christine

Chuck Palahniuk
Fight club

Gallimard, 2002
Traduit de l’anglais (Etats-Unis)
[PAL]

Jeune cadre dans une compagnie d’assurance automobile qu’il déteste autant que lui-même, le narrateur victime d’insomnies chroniques trouve le salut et le repos en assistant à des séances thérapeutiques pour mourants, se nourrissant du désespoir des autres pour mieux jouir de chaque seconde de sa vie et enfin trouver le repos.
Sa thérapie fonctionne bien jusqu’à ce qu’il fasse la rencontre d’un autre imposteur dans ces séances, l’énigmatique et envoûtante Marla Singer qui le fascine autant qu’elle le répugne.
S’ensuivra rapidement sa rencontre avec Tyler Durden, anarchiste illuminé et auto-destructeur qui va bouleverser sa vie, lui ouvrir les yeux sur sa condition et sur le monde qui l’entoure, l’entraînant avec lui vers une voie sans retour où personne ne sortira indemne.
Dérangeant, cynique, chaotique, amoral et surtout critique acerbe de notre époque consumériste, le premier roman de Chuck Palahniuk ne peut pas laisser indiffèrent. Son style explose à chaque page, véritable coup de poing aux convenances habituelles, il nous déroute pour mieux nous amener là où il veut ; véritable manifeste libertaire et destructeur, Fight Club est une œuvre majeure et symptomatique d’une génération désabusée.
« Oh Tyler, s’il te plaît, délivre-moi. Délivre-moi du mobilier suédois... »

Laurent

Chet Raymo
Valentin une histoire d’amour

Belfond, 2007
Traduit de l’anglais (Etats-Unis)
[RAY ]

Au IIIème siècle après Jésus Christ, Valentin tout jeune adolescent, fuit sa Cyrénaïque natale pour trouver refuge à Alexandrie, où il devient l’apprenti de Théophraste, un médecin humaniste qui lui transmet son savoir et l’initie à la philosophie d’Epicure. Médecin reconnu, Valentin part s’installer à Rome. Là, il soigne les pauvres avant d’être engagé au service du puissant Quintus, le procurateur des jeux. Cette rencontre va sceller son destin. Manipulateur et dépravé, Quintus mènera Valentin à sa perte tout en lui permettant, bien malgré lui, de découvrir l’amour.
Dans ce roman, Chet Raymo nous invite à découvrir le parcours purement fictif de Valentin au travers de la tolérance d’Alexandrie à la décadence de Rome, entre misère et opulence, manœuvres et troubles politiques, athéisme, superstition et christianisme. Cette fresque historique livre le destin d’un personnage passionné qui donnera son nom au Saint Patron des Amoureux.

Manuel

Maria Merce Roca
Le dernier train

Metaillié, 2006
Traduit du catalan
[ROC]

Un couple au bord de l’asphyxie se regarde vieillir, se jauge amèrement. Ils savent qu’ils ne partagent qu’un seul remord, avoir raté leur vie et l’éducation de leur fille Clara.
Térésa, avocate tenace et mordante, ne laisse rien au hasard. D’une main de fer, elle gère ses procès, son mari, sa fille. Protectrice et mère plus que femme, elle organise, décide et ordonne.
Aurait-elle pu vivre différemment et serait-elle moins aigrie à l’heure du bilan de sa vie, elle qui cache un secret qui la ronge comme un ver ?
Son monologue nous dévoile son autoritarisme.
Andreu, agent immobilier perdu et pris dans la spirale de ses habitudes, se sent lâche et faible devant la force de caractère de son épouse. Il baisse les bras, se laisse faire et gouverner, pris de dégoût envers lui même. Ont-ils été heureux, depuis quand se pose-t-il la question ? Et si une autre femme n’avait pas croisé sa route, aurait-il su que le bonheur se mérite, fallait-il que leur fille claque la porte pour qu’il ose la rouvrir ?
Son monologue ressemble à une renaissance. Ce dernier train transporte le couple en fin de parcours.
Ils avaient l’air heureux mais leurs murs sont trop lisses, rien ne peut les retenir dans cette chute brutale et inévitable.
Un beau roman cruel et réaliste qui nous renvoie à une certaine évidence qui peut être troublante, une belle réussite pour cette auteure qui donne envie de partir pour un autre voyage avec elle.

Arlette

Danzy Senna
Symptomatique

Metailié, 2006
Traduit de l’anglais (Etats-Unis)
[SEN]

Fraîchement diplômée d’une école de journalisme de la côte Ouest et séparée de son petit ami, une jeune femme arrive à New-York pour effectuer un stage dans un magazine.
Elle y fait la connaissance de Greta, une collègue plus âgée, qui se prend rapidement d’amitié pour elle. Toutes les deux métisses, elles partagent les mêmes souffrances et se confient l’une à l’autre.
Elle l’aide à trouver un logement en sous-location mais elle se sent comme une étrangère dans cet appartement froid où la locataire précédente a laissé toutes ses affaires.
Assaillie par une angoisse grandissante, elle appréhende de rentrer chez elle. Cauchemars, souris et appels téléphoniques nocturnes ne font qu’ajouter à son malaise.
Mais surtout, elle va découvrir en Greta une personne obsessionnelle, pleine de rancœur et d’acrimonie et elle aura beaucoup de mal à se défaire de cette relation malsaine.
Pendant littéraire de Répulsions et JF partagerait appartement, le suspense psychologique de ce roman vous tiendra en haleine jusqu’au bout.

Caroline

Lee Seung-U
La vie rêvée des plantes

Zulma, 2006
Traduit du coréen
[SEU]

Si vous ne deviez lire qu’un roman de littérature coréenne, je ne saurais trop vous conseiller La vie rêvée des plantes de Lee Seung-U. Sous ce titre énigmatique, se cache la vie de Kihyon qui tente de trouver sa place dans sa propre famille, entre une mère peu maternante et tournée vers le passé, un père effacé qui semble évoluer dans son propre monde intérieur dans lequel les plantes sont devenues ses confidentes, et un frère, modèle de réussite et souvent condescendant à son égard avant le drame qui brisera sa vie et dont Kihyon est pour beaucoup responsable… Pour y parvenir, il devra se battre contre les fantômes du passé qui hantent sa famille et devra lui-même guérir d’un amour impossible.
Construit à la manière d’un polar et jouant sur deux registres radicalement opposés, une violence extrême et une poésie délicate, ce roman peut donner l’apparence de brasser des thèmes souvent exploités : amour filial, trahison, poids de le culpabilité et du secret, solitude, passion amoureuse... Mais outre que vous en aurez ici une vision « exotique » car enrichie d’éléments asiatiques, l’auteur le fait avec une telle intensité que vous ressortirez bouleversé par cette lecture.

Isabelle BC

Lionel Shriver
Il faut qu’on parle de Kévin

Belfond 2006
Traduit de l’anglais (Etats-Unis)
[SHR]

Comment parler d’un livre qu’on a adoré au point de trouver fades les lectures suivantes ?
Un livre qu’on estime magistral, une œuvre majeure mais si froide, terrifiante et tragique ?
Comment faire l’éloge d’un roman dont le sujet est si tabou, réaliste, choquant, révoltant ?
Kevin c’est ce gamin imaginaire de seize ans qui a tué plusieurs de ses camarades dans la cafétéria de son lycée, un des précurseurs de Colombine. Sa mère Eva, raconte ici leur histoire, sous forme de lettres destinées à son mari.
Ce roman épistolaire retrace la maternité de la narratrice. Sa vie d’avant, avec son mari qu’elle aime à la folie, au point même de lui faire un enfant alors qu’elle n’en veut pas.
Et sa vie d’après, son désamour pour cet enfant odieux et froid, et son mari qui s’éloigne.
Sa honte aussi de ne pas l’avoir aimé, sa culpabilité.
Alors qui de l’œuf ou de la poule ? Qui a fait de Kévin ce qu’il est devenu ? Est-il né comme ça ou est-ce elle qui, à force d’indifférence, a fabriqué ce monstre ?
On n’obtient évidemment pas de réponse à cette épineuse question mais on en ressort bouleversé.
Que penser de cette femme ? On la hait, souvent, on l’aime aussi, on la soutient, on la plaint, on subit et on souffre avec elle.
La fin est d’une violence émotionnelle inouïe, difficile de ne pas y repenser encore plusieurs semaines après tant elle prend insidieusement aux tripes.
Ne vous laissez pas décourager par le début peut être un peu lent à s’installer, il monte progressivement en puissance pour ne plus vous lâcher.
Attention chef-d’œuvre !

Barbara

Aranka Siegal
Sur la tête de la chèvre, suivi de La grâce au désert

Gallimard, 1987
Traduit de l’anglais (Etats-Unis)
[SIE]

Fabrice, bibliothécaire à l’Annexe du Londeau, pensait lire ces livres en urgence pour les présenter à une classe de 3ème, comme « autobiographies ». Il m’a expliqué que rester en surface de ce témoignage lui a rapidement été impossible, il a été pris dans l’histoire et m’a très vite fait part de son enthousiasme.
A mon tour, je suis tombée sous le charme de l’histoire de cette enfant, Hongroise d’origine juive, prise dans la montée du nazisme, et qui raconte son quotidien, simplement, nourrissant son œuvre d’une foule de détails sur les rites observés, les plats servis, l’évolution des rapports avec sa grand-mère, puis sa mère. Les dialogues sont nombreux et ajoutent encore du rythme et de la vie dans la description de cette famille ordinaire et exceptionnelle à la fois.
On sent l’étau qui se resserre, sans que jamais l’auteur ne s’apitoie. Dignité, dignité…
Le premier volume se termine sur le départ pour Auchwitz, le second nous permet de retrouver les survivants au moment de la libération du camp, adolescents.
On suit passionnément le retour à une vie presque normale, en Suède, le réapprentissage d’opérations basiques, oubliées, dans les écoles créées spécialement, la difficulté à inscrire des relations dans la durée… mais d’un point de vue plus « historique », on assiste aussi au processus de la création d’Israël, du degré d’engagement de chacun face à cet événement.
Un témoignage poignant, faisant remarquablement entrer la grande histoire dans la vie de tous les jours.

Muriel R.

Vikas Swarup
Les Fabuleuses aventures d’un Indien malchanceux qui devint milliardaire

Belfond, 2006
Traduit de l’anglais (Inde)
[SWA]

Un jeune Indien vient de gagner un milliard de roupies à un jeu télévisé.
La production peu scrupuleuse décide de l’accuser de tricherie et l’envoie en prison. Torturé pour avouer un forfait qu’il n’a pas commis, il confie à une avocate les mésaventures de sa vie.
C’est alors que commence une série d’épisodes rocambolesques dont Ram Mohammad Thomas parvient toujours à se dépêtrer grâce à sa sagesse et son instinct de survie.
Après avoir perdu son père adoptif assassiné par un prêtre cocaïnomane, il prend sous son aile Salim, également orphelin, qui devient son meilleur ami et compagnon de route. Ensemble, ils vont de mauvaise rencontre en mauvaise rencontre et doivent, à chaque fois, fuir des personnes peu recommandables qui essaient de profiter d’eux.
Ainsi, on assiste à une galerie de personnages tout aussi effrayants les uns que les autres :
trafiquant d’enfants, ivrogne, bandit, tueur à gages…
Pauvres et orphelins, ils ne semblent avoir aucune perspective d’avenir et leur seul moment d’apaisement est le rêve de Salim de devenir une star de Bollywood et l’espoir pour Ram Mohammad Thomas de trouver une famille.
Les fabuleuses aventures… est un conte moderne à la fois drôle et émouvant dans lequel le héros, grâce à sa persévérance et sa rage de vivre, parvient à transcender sa condition sociale.
Humilité et générosité caractérisent Ram Mohammad Thomas et nous le rendent profondément attachant.
Même si l’auteur dépeint l’Inde d’une manière très noire où misère et inégalités sociales prévalent, le roman finit sur une note d’espoir et prouve que l’obstination et la sagesse d’un individu (avec un peu de chance !) peuvent bouleverser l’ordre des choses.

Caroline

Ted Van Lieshout
Frère

La Joie de lire, 2001
Traduit du néerlandais
[VAN]

Depuis six mois, Marius est mort. Il était le frère de Luc, le narrateur du récit. Etait ou est, telle est la question que se pose Luc tout au long du texte : le lien qui unit deux frères existe-t-il encore après la mort de son cadet ?
« On appelle veuf l’homme qui perd sa femme, veuve la femme qui perd son mari, et les enfants sans parents sont des orphelins, mais comment s’appelle le frère qui n’a plus de frère ? »
Marius aurait eu 15 ans demain. Leur mère décide, pour faire son deuil, de brûler toutes les affaires de Marius dans son jardin, à l’occasion de son anniversaire. Et même son journal intime. Ce qui n’est pas du tout du goût de Luc qui commence à écrire sur les pages vides du journal, persuadé que sa mère n’osera, dès lors, plus le brûler.
On suit avec un intérêt croissant ce que révèle Luc au fil des pages sur l’évolution de la maladie de son frère ; autrement dit sa dégradation à petit feu jusqu’à son décès.
Frère est un roman magnifique et un témoignage bouleversant sur l’amour fraternel, la différence et la quête d’identité. C’est aussi un dialogue secret et intime entre deux frères unis au-delà de la mort.

Julia

Ornela Vorpsi
Vert venin

Actes sud, 2007
Traduit de l’italien
[VOR]

Ecouter les gémissements et servir une soupe à un ami mourant, tel est l’objectif de ce voyage à Sarajevo. Une tante de Mirsad, l’ami en détresse, s’occupe d’assurer le confort de la narratrice. De Mirsad, il sera peu question. Il hante le séjour pendant que de vraies rencontres ont lieu. D’où es-tu ? lui demande-t-on. On la voit comme « l’Occidentale qui descend dans les Balkans ! » alors qu’elle est fille des Balkans, l’Albanie l’a vue naître et grandir. Les sensations lui sont familières, le goût du « byrek » a la saveur du passé. Choc identitaire. La réalité d’après-guerre en Bosnie la ramène à l’Albanie despotique qu’elle a quittée. Aux yeux des autochtones, elle constitue une véritable injure, au mieux une source de convoitise. Qu’est-elle venue chercher à Sarajevo, elle qui vit des jours meilleurs à Milan ?
Parallèlement à l’écriture, Ornela Vorpsi poursuit un travail de photographe et de vidéaste. Elle porte un regard tout en finesse sur le corps et les sensations. L’écriture s’en ressent : des instantanés en enfilade retracent une descente aux enfers.
« Une fois rentrée chez moi, il me faudra réanimer mon appartement. Je dispose d’un même recours après chaque voyage : la voix de Sarah Vaughan. Allongée sur le sol, je ferme les yeux et j’écoute. C’est là que mon voyage prend fin. Dans ses notes, loin de tout ce qui m’est proche. »

Marie-Jo