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LISON FUTÉ 2007 /
Romans français
Olivier Adam
Muriel Barbery
Luc Bassong
Germaine Beaumont
Nicolas Bouyssi
Emmanuel Carrère
Jacques Chessex
Philippe Claudel
Michel Del Castillo (2)
Maryline Desbiolles
Marie Desplechin (4)
Boubacar Boris Diop
J.M. Erre
Laurent Gaudé
Anna Gavalda
André Gorz
Alain Mabanckou
Olivier Maulin
Emmanuelle Pagano
Eric Pessan
Emmanuel Pons
Jean Rolin
Eric Emmanuel Schmitt
Emmanuel Venet
Anne Wiazemsky
Romans étrangers - Romans français - Science fiction - Romans policiers - Bande dessinées - Théâtre / Poésie / Essais

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Olivier Adam
Je vais bien, ne t’en fais pas

Dilettante, 2000
[ADA]

Claire, 20 ans, rentre de vacances pour constater impuissante la disparition de son frère Loïc. Après une violente et mystérieuse dispute avec leur père il est parti, il a dit qu’il ne reviendrait plus. Depuis, elle ne fait qu’attendre qu’il réapparaisse, privée d’une partie d’elle-même, elle n’est plus personne.
Et puis vient la lettre, la toute première, celle qui lui redonne l’espoir. Pas grand-chose, juste quelques mots griffonnés à la hâte, « je vais bien, ne t’en fais pas ».
Mais ça suffit, il est en vie, il reviendra.
Le temps passe, les lettres se suivent, Claire s’enlise, entre questionnements et ennui.
Il est parti depuis deux ans et, depuis, sa vie est entre parenthèses. Le fantôme de son frère absent plane au-dessus d’elle et l’empêche de vivre.
Les lettres ne suffisent bientôt plus, elle décide de partir à sa recherche à Portbail, la ville d’où fut postée la dernière.
Je vous laisse découvrir par vous-même, la fin est magistrale. L’écriture est parfaite, ciselée, brève, concise. Les chapitres sont courts, ils vont droit au but, la chute n’en est que plus forte.
Ce premier roman d’Olivier Adam a été adapté au cinéma l’an dernier avec Mélanie Laurent et Kad Merad, vous pourrez également le trouver en DVD à la médiathèque.

Barbara

Muriel Barbery
L’élégance du hérisson

Gallimard, 2006
[BAR]

Depuis sa parution à l’automne 2006, L’élégance du hérisson connaît un immense succès, grâce à une forte implication des libraires soutenue par un bouche à oreille enthousiaste.
Renée Michel, 54 ans, exerce le métier de concierge dans un immeuble parisien très chic. Elle voue secrètement une passion pour la littérature russe, le cinéma japonais, mais aussi la philosophie médiévale, la peinture flamande, l’opéra…
Dans l’immeuble, personne ne se doute que la concierge a une vie intérieure d’une telle richesse. Seul, le nouvel occupant, Monsieur Ozu, comprend que si le chat de Madame Michel répond au nom de Léon, c’est en hommage à Tolstoï. Il faut dire que lui-même a appelé ses chats comme deux personnages d’Anna Karénine : Kitty et Lévine.
Paloma, 12 ans, habite l’immeuble. Adolescente surdouée, elle tient son journal structuré en « pensées profondes » et porte un regard lucide et sans concession sur les adultes qui l’entourent. Pour éviter de rejoindre leur monde qui la révolte et qu’elle déteste, elle a pris une grande décision : le jour de ses 13 ans, elle se suicidera.
Au travers des regards croisés de Renée et Paloma, Muriel Barbery construit un roman très attachant. Elle n’hésite pas à faire quelques digressions philosophiques ou artistiques tout à fait passionnantes.
Avec ce deuxième roman, Muriel Barbery confirme un ton singulier, inauguré dans Une gourmandise, et un réel talent pour la narration.

Marie-Christine

Luc Bassong
Comment immigrer en France en 20 leçons

Max Milo, 2006
[BAS]

Avec humour, Luc Bassong nous plonge dans la dure et triste réalité des jeunes Africains qui décident un jour de tout laisser tomber pour rejoindre l’Eldorado rêvé, les riches pays du nord.
Pour survivre et pour aider leur famille à s’en sortir, ils mettent tout en œuvre afin de surmonter, les uns après les autres, les obstacles et réussir dans leur entreprise d’immigration et rejoindre ainsi les terres de l’occident.
Isaac est l’un d’eux. Il est candidat à l’immigration. Chez lui, en Afrique, il n’arrive plus à subvenir aux besoins de sa famille. Il n’a pas de travail stable et rien n’indique que cela changera. Alors il ne lui reste qu’une seule alternative. Isaac est convaincu qu’il faut partir, immigrer, pour s’en sortir et aider sa famille et ses proches.
Commence alors pour lui un grand parcours. Un parcours qui commence en Afrique avec les préparatifs du voyage, la demande du visa, ce fameux sésame qui lui ouvre les portes d’entrée en France mais ce dernier est dur à obtenir. A l’ambassade de France on n’est pas très coopératif. Les files d’attentes sont interminables. Une fois déposées, les demandes de visa sont rejetées. Et comme il le souligne « il est plus facile de trouver le résultat du tiercé dans l’ordre que d’obtenir un visa d’entrée en France ».
Un autre parcours s’impose. il faut s’y prendre autrement « en immigrant, j’accomplirai donc une des fonctions vitales qui font de moi un homme. Si cela dérange quelqu’un, je m’excuse d’exister et d’avoir envie de continuer à vivre ».
Toujours avec une pointe d’humour tout en maintenant un ton grave, l’auteur, qui est lui-même fils d’immigré, met l’accent sur une vérité importante « aucun fonctionnaire n’a jamais pu empêcher le destin d’un homme de se réaliser […] immigrer pour nous les désespérés de la terre, ce n’est pas la même chose que d’aller en vacances […] c’est une question de survie ».
Isaac arrive enfin à Paris. Les ennuis, les vrais commencent. Il se retrouve dans la situation d’un clandestin. Une vie où il n’a droit à rien et où, de nouveau, il survit en faisant des petits boulots.
Va-t-il accepter cette nouvelle vie?
Va-t-il regretter sa décision et déchanter?
Ce roman nous permet, le temps de la lecture, de nous mettre dans la peau d’Isaac, vivre ce qu’il endure et partager ses émotions d’homme. Et voir surtout dans quel état psychologique se trouve Isaac et, à travers lui, tous ces clandestins.
Un livre intéressant à lire à un moment où cette question d’immigration suscite de nombreux débats.

Mohamed

Germaine Beaumont
Agnès de rien in Des maisons, des mystères

Omnibus, 2006 (première édition 1950)
[BEA]

Dans une France de la première moitié du XXème siècle, par une pluie torrentielle, Agnès rend visite pour quelques semaines à sa belle-famille.
Son mari Francis, artiste-peintre, ne l’accompagne pas, il l’a chargée d’obtenir une aide financière de sa mère, Mme de Chaligny.
Au début du roman le lecteur entre aux côtés d’Agnès dans un ensemble de bâtiments d’usine délabrés et abandonnés. Personne ne semble l’attendre bien que sa venue ait été annoncée. Elle entre seule dans la maison des maîtres.
La jeune femme y découvre d’étranges personnages : à son arrivée, son beau-frère, Carlo, gît sur un canapé en proie à un delirium tremens. Il lui réserve un accueil cynique. Durant les premières semaines de son séjour elle ne verra jamais sa belle-mère dont elle entend seulement les pas et l’agitation nocturnes. La sœur de Francis, Alix, tient la régie de la famille avec une avarice extrême. Elle cultive à l’égard d’Agnès un mélange de confidentialité obséquieuse et d’hostilité. Dans une fébrilité de paroles, Alix met sans cesse son beau et encore jeune corps en valeur. Agnès rencontre également « la Jussaude », la bonne, qui, pour sa part, prendra soin d’elle avec une bonté rude et simple.
Voilà les quatre personnages campés autour d’Agnès dans l’univers clos et oppressant de la vieille propriété. Elle y découvrira un secret dont il semble que l’on veuille l’éloigner…
Un roman aux couleurs nostalgiques qui clôt la réédition d’un recueil de trois romans de Germaine Beaumont.

Eva

Nicolas Bouyssi
Le Gris

POL, 2007
[BOU]

  
« Ce premier roman met en scène un héros-narrateur plutôt perdu, marginal, désabusé et, tout de même, révolté. Il s’est délibérément écarté du chemin tracé, abandonnant tout travail salarié, habitant dans les appartements abandonnés de tours promises à la destruction, et vivant d’expédients, notamment de vol. C’est-à-dire qu’il a conçu un système de pensée qui implique qu’il ne participe aucunement à la marche du monde tel qu’il est, qu’il refuse son économie et ses valeurs et qu’il va même jusqu’à le combattre activement. Ainsi s’est-il associé à trois autres marginaux comme lui, plus ou moins politisés. À eux quatre ils braquent les camions de livraison des supermarchés, trouvant dans leurs vols de quoi s’habiller et se nourrir, et procéder ainsi à un genre de redistribution sauvage. Mais notre héros qui voudrait agir sur le monde, le changer, sent bien qu’il est dans une impasse, et que les fondements politiques de leur comportement à lui et à ses camarades sont de moins en moins évidents, que tout cela tourne au petit gangstérisme. D’ailleurs ne devient-il pas peu à peu leur otage?
L’histoire est celle de sa prise de conscience et de sa libération, notamment au contact d’une jeune femme dont la simple présence suffit à brouiller ses repères. Mais peut-être est-il déjà trop tard... »
A ce texte de présentation que j’ai relevé sur le site des éditions POL et que je rapporte ici car, prise par le temps, je ne pouvais l’écrire moi-même et que je tenais énormément à ce que ce livre figure dans la sélection, je voudrais rajouter la phrase de quatrième de couverture : « Un homme qui va décider un jour d'aller plus loin. » J’ai aimé cette phrase, je la trouve un peu mystérieuse, en mouvement, prometteuse. Et le livre remplit tellement bien ce projet !  J’aime beaucoup ce roman, j’espère que vous l’apprécierez aussi.

Isabelle G.

Emmanuel Carrère
Un roman russe

POL, 2007
[CAR]

Pour la première fois, Emmanuel Carrère inscrit le mot « roman » dans le titre d’un de ses livres. Pourtant, pour la première fois, il s’agit d’une autobiographie. Elle est la suite logique d’une œuvre entièrement centrée sur la noirceur et la folie. Un peu comme si, arrivé à l’âge mûr, l’homme avait senti la nécessité d’écrire sur lui, de livrer un secret familial afin d’en être délivré et, enfin apaisé, de pouvoir peut-être passer à autre chose.
Difficile tâche, car ce secret est avant tout celui de sa mère, l’académicienne Hélène Carrère d’Encausse, et elle l’a prié de ne pas écrire sur lui de son vivant. Emmanuel Carrère trouve le ton juste, intime et tourmenté pour confesser, dans une construction très maîtrisée, à la fois ce secret de famille mais aussi son histoire d’amour en train de se déliter et la naissance de son film Retour à Kotelnitch, lui aussi bouleversé par des événements tragiques.
Récit poignant et sincère, Un roman russe est un grand livre libérateur.

Marie-Christine

Jacques Chessex
Le vampire de Ropraz

Grasset, 2007
[CHE]

1903, dans la campagne suisse, le corps fraîchement enterré de la jeune Rosa est retrouvé violé et en partie dévoré. La nouvelle ne tarde pas à faire le tour du pays où on commence déjà à chuchoter le mot vampire.
La paranoïa s’étend, chacun épie ses voisins, ce qui n’empêche nullement le fameux vampire de recommencer dans les villages alentours. Cette fois il faut trouver un coupable, ce sera le jeune Favez, garçon de ferme un peu benêt, retrouvé dans une triste posture en compagnie d’une génisse, les yeux rouges et les canines proéminentes. Autant de vice ne peut qu’attester de la culpabilité du garçon, il est emprisonné, ausculté, psychanalysé. En 1915, libéré de sa prison il s’engage dans la légion et c’est après sa mort que son destin devient véritablement extraordinaire…
S’inspirant de faits réels, Chessex nous délivre ici une nouvelle très courte mais très réjouissante malgré quelques détails macabres. Je vous conseille vivement cette petite perle gothique, le cynisme de la chute vaut vraiment le détour.

Barbara

Philippe Claudel
La petite fille de Monsieur Linh

Stock, 2005
[CLA]

Monsieur Linh est réfugié d’un pays dévasté par la guerre ; un pays d’Asie, le Vietnam peut-être. On ignore tout ou presque de Monsieur Linh. Ce conflit lui a pris tous les siens, sauf sa « petite fille », Sang Diû (Matin Doux), un nourrisson de six semaines à peine. Il débarque, sur cette terre d’asile, par un jour gris de novembre. Pour lui, elle n’a ni saveurs, ni odeurs. Il voit encore des paysages, des matins lumineux, la marche lente des buffles dans les rizières, l’ombre basse des grands banians à l’entrée de son village.
Il porte une valise légère qui contient les effets de l’enfant et un petit sac dans lequel il a glissé une poignée de terre, la terre noire de son pays. Le vieil homme est conduit, avec d’autres réfugiés dans un centre d’accueil. Il serre contre son cœur Sang Diû. Dans ce dortoir, les hommes et femmes l’observent du coin de l’œil, raillant ce vieillard et son nourrisson à qui l’on trouve de bien curieuses manières.
Après quelque temps, Monsieur Linh ose s’aventurer dans la grande ville, portant tendrement l’enfant dont il ne se sépare jamais et qui dort paisiblement. Elle est très sage et ne pleure pas.
Un jour, assis sur un banc, il fait la connaissance de Monsieur Bark, homme replet et sympathique mais tout aussi solitaire que Monsieur Linh. Rapidement une amitié va naître entre ces deux êtres qui ne parlent pas la même langue et n’échangent qu’un seul mot, « Bonjour », et pourtant se comprennent au-delà des barrières de la langue.
Par une journée de printemps, le vieil homme est transféré dans un château, entouré d’un grand parc, un hospice en vérité, d’où on l’empêche de sortir. Mais il a rendez-vous avec son ami, Monsieur Bark, et il lui tient à cœur de l’honorer. Il parvient à s’échapper en pyjama. Alors qu’il tend au but, une voiture le renverse. Et c’est à ce point que le roman prend toute sa dimension, tout son sens sur le déracinement, l’exil, la douleur et la folie d’un homme.
Un beau et tendre roman, rédigé d’une écriture fluide comme nous y a habitué l’auteur, avec en plus, une fin inattendue à découvrir.

Françoise

Michel Del Castillo

Tanguy
Gallimard, 1996 (première édition 1957)
[DEL]

Né à la veille de la guerre civile espagnole, de père français et de mère espagnole, Michel Del Castillo doit très vite fuir le régime franquiste.
Arrivé dans le sud de la France, il est abandonné par sa mère, est capturé par les nazis et déporté dans le camp de concentration de Mathausen en Allemagne. A la fin de la guerre, il tente de retrouver son père et sa mère et se rend donc en Espagne. Malheureusement le gouvernement franquiste considère d’un mauvais œil ses antécédents et l’envoie alors qu’il n’a que douze ans en maison de redressement pendant cinq ans.
Sorti de ce bagne, comme il l’appelle lui-même, il gagne Paris et commence à se plonger dans l’écriture.
Il en naîtra Tanguy, l’histoire d’un enfant qui, au cours de la guerre civile espagnole, échappera de justesse à la mort après avoir été amené dans un camp de concentration. Le roman, publié en 1957, a fait connaître Michel Del Castillo.
L’auteur considère l’écriture comme l’expression d’une angoisse profonde.

La religieuse de Madrigal
Fayard-Seuil, 2006
[DEL]

Dans l’Espagne du seizième siècle, Philippe II a un demi-frère, don Juan d’Autriche. Guerrier magnifique, il servira d’ailleurs de modèle au Don Juan de Tirso de Molina puis de Molière. Amoureux de Maria de Mendoza, don Juan lui fera, entre deux batailles, un enfant, une petite fille, que l’on cachera vite à Madrigal, sous le nom d’Ana de Jésus. Enfant illégitime comme son père, elle est élevée dans l’idée de prendre le voile, ce qu’elle refuse violemment. Petite fille de Charles Quint, nièce de Philippe II, ses origines royales l’obligent à vivre cloîtrée depuis sa plus tendre enfance et elle se voit contrainte de composer afin d’obtenir des dérogations aux règles de la vie monastique.
Devenue femme, elle reçoit la visite d’un certain Gabriel de Espinosa, dont elle tombe follement amoureuse, et qui est, peut-être, le roi du Portugal, dom Sébastien, qui serait rescapé de l’effroyable défaite d’Alcaçar-Quivir, où les Maures ont taillé en pièces l’armée portugaise.
Gabriel de Espinosa est-il vraiment le roi du Portugal ? Ou seulement un aventurier ? Le mystère reste entier, l’histoire captive et cependant plus que cette histoire d’amour, dans La religieuse de Madrigal, l’on reconnaît des thèmes chers à Michel Del Castillo dont l’enfance ressemble à celle d’Ana à bien des égards – enfermement, abandon, mensonge…
« Quand j’ai rencontré la petite Ana de Jésus, j’ai reconnu une métaphore éloquente de mon destin. »

Janick

Maryline Desbiolles
Primo

Seuil, 2005
[DES]

Si chaque livre est une promesse de rencontre, Primo nous fait le cadeau de cette aventure-là.
Récit des origines, lever de rideau sur les parts d’ombre d’une généalogie, voyage sur les traces de la grand-mère de l’écrivain et de ses trois enfants morts, mais, plus que tout, quête d’un chemin, celui du livre qui partirait à la rencontre du paysage de sa propre existence.
Maryline Desbiolles (prix Fémina 1999 pour Anchise) signe avec cet ouvrage une œuvre magistrale, sensuelle et troublante.
C’est l’histoire du voyage de l’écrivain qui s’embarque pour Turin afin d’éclairer l’itinéraire de sa grand-mère, immigrée italienne installée en Savoie. Nous voilà en partance dans un récit qui tisse l’hier et l’aujourd’hui : l’Italie des années 30 (les chemises noires), et la chaleur du train et du taxi qui mènent à une maternité du faubourg turinois ; l’Italie de Mussolini et sa politique nataliste et le goût du café italien et de ses paninis lorsqu’il faut attendre l’ouverture du service des archives de l’état-civil ; la magnifique journée du quatorze juillet à Annecy avec sa fanfare et ses « dzin dzin » et le paysage de la route du lac qui défile sous nos yeux tandis que le car Annecy-Albertville roule et emmène la grand-mère et l’enfant mort dans ses bras.
Télescopage des images qui s’enchevêtrent dans une langue déliée, qui trouve toute sa plénitude dans le portrait de la grand-mère telle une pietà dolorosa qui rejoindrait la cohorte des femmes du monde entier portant leur enfant mort …
« Avec ma grand-mère, on parlait souvent des morts. Je ne sais pas de quels morts on parlait, je n’ai pas retenu leurs noms, pas bien entendu peut-être, oublié les circonstances exactes de leurs morts, les dates, mélangé leurs vies, interverti les chronologies, inventé, fourré tout ensemble. Bien malaxé sur la table de la cuisine où la vie entière de ma grand-mère se trouvait à l’étroit. Bien malaxé, bien enfariné comme nos becs d’oisillons, nos becs grands ouverts, nos becs enfarinés en effet devant l’étendue d’un désastre qui se dérobait à notre intelligence mais que nous pressentions. »
Par touches d’une délicatesse extrême, Maryline Desbiolles donne vie à son histoire et aux oubliés de sa propre histoire dans une simplicité bouleversante.

Valérie B.

Marie Desplechin

Sans moi
L’Olivier, 1998
[DES]

C’est l’histoire d’une amitié entre deux femmes, à Paris, aujourd’hui.
La première, très prise par son travail, héberge l’autre, un peu paumée, parce qu’elle s’entend bien avec ses enfants et qu’elle va pouvoir s’occuper d’eux pendant ses absences.
J’ai lu ce livre il y a quelque temps déjà, et j’en garde le souvenir de deux personnalités attachantes, qui à travers crises, conflits, complicité grandissante, vont se nourrir mutuellement. Petit à petit, l’une va se déstructurer, se retirer du monde, tandis que l’autre va y trouver sa place.
Comme souvent chez Marie Desplechin, on entre de plain pied dans l’intimité des protagonistes, d’autant plus que ce roman est écrit à la première personne et que les héroïnes se débattent dans des soucis très actuels et sont très ancrées dans notre époque. C’est écrit au présent, les phrases sont courtes et percutent, rendant physiquement perceptible le rythme trépidant de leur vie.
Lors de son passage à notre médiathèque, le 17 mars de cette année, Marie Desplechin nous a dévoilé que ce roman était très inspiré de sa vie, qu’Olivia existe vraiment et qu’elles sont restées très amies. Ceci explique peut-être cela…

Muriel R.

Avec Eric Lambé
Le Sac à main

Estuaire, 2004
[DES]

Qu’y a-t-il dans le sac des filles ?
Voici un petit carnet illustré qui ravira bien des curieux. La narratrice y révèle les objets fétiches qui cheminent avec elle : un bâton de rouge à lèvres, une vieille photographie, un morceau de chocolat, une liste de courses… Commentés un à un, ces compagnons de voyage perdent leur aspect anodin pour se charger de sens et d’émotion, et dévoiler un peu de la personnalité d’une femme, moins ordinaire qu’il n’y paraît. Les croquis sobres d’Eric Lambé épousent l’écriture simple et fluide de Marie Desplechin qui instaure d’emblée une complicité avec le lecteur, en semblant lui chuchoter un secret à l’oreille. Comme souvent chez Marie Desplechin, le regard porté sur le monde est empreint d’une grande humanité et d’un brin de malice, et rend les objets comme les êtres attachants. Si vous ne connaissez pas encore cet auteur, ou que vous connaissez surtout ses merveilleux romans pour enfants, hâtez-vous de découvrir le versant adulte de son œuvre littéraire, plongez dans l’intimité du sac à main.

Katia

Satin Grenadine
Séraphine

L’Ecole des loisirs, 2004 et 2005
[DES]

1885, quatorze ans après la Commune de Paris.
La révolte a semé ses graines et la répression sanglante a meurtri nombre de vies.
Paris a son cœur bouillonnant, les Halles, où l’on se rend, souvent en clandestinité.
C’est dans une grande effervescence que les personnages qui s’entrecroisent dans ces deux récits, se rencontrent, brisent les convenances sociales et luttent contre l’idée d’une fatalité historique. Les femmes y sont à l’honneur, elles ont tout à gagner et s’y emploient avec une énergie contagieuse.
Quand on est une adolescente de treize ans, que l’on s’appelle Lucie ou Séraphine et que l’on croise ces adultes attachants aux idéaux vivaces, ce vent de liberté exaltant devient une force pour se réapproprier son propre destin.

Satin Grenadine

Lucie a treize ans, un grand frère de vingt-cinq ans à l’humeur chagrine, des parents qui restent des inconnus, puisqu’elle a été placée tout bébé dans une ferme à la campagne d’où on l’a arrachée à l’âge de sept ans.
Son destin est tout tracé et ne semble guère convenir à ce tempérament impulsif, curieux, qui souffre d’ennui dans cette prison bourgeoise aseptisée.
Mais Lucie est très bien entourée, notamment par des femmes qui ne se résignent pas et conquièrent peu à peu leur indépendance… dont une des armes est le savoir, la connaissance.
Moult personnages, miroirs de la société de l’époque se lient, complotent, autant d’idées qui circulent, se réalisent, c’est comme un tourbillon, nourri d’actions et de surprises, dont le récit, toujours léger, et l’écriture, rythmée, simple et fluide nous entraînent dans cette fraîcheur du changement et de l’espoir.

Séraphine

Séraphine, treize ans, vit à Montmartre, butte de campagne reculée du centre de Paris où le Sacré Cœur se construit…
C’est la fin du XIXème siècle et les temps sont durs.
Sauvée à sa naissance par un curé - ses parents sont morts à ce moment-là - elle sera placée chez une couturière, Jeanne, femme endurcie par les massacres de la Commune et le quotidien de la vie, où elle travaille sans répit. Grâce à une tante, elle trouvera une place de serveuse dans un bistrot, et là, la vraie vie va commencer. Sa quête pour percer le mystère sur l’identité de ses parents l’amènera à rencontrer des marginaux auprès desquels elle trouvera écho à sa révolte intérieure, et qui la guideront vers d’autres chemins de vie possibles.
Toujours racontés avec humour, mille détails pétillants jalonnent ce récit, on jubile et la surprise est toujours au rendez-vous.

Valérie L.

Boubacar Boris Diop
Kaveena

Philippe Rey, 2006
[DIO]

« Je ne sais pas ce qu’il a dit avant de mourir, il a remué les lèvres. ça a été un mouvement bref, presque imperceptible. […] D’après ce que j’ai compris plus tard, il ne se souvenait plus de rien à cet instant là, pas même d’avoir été un homme puissant et dont le seul nom semait l’effroi dans les cœurs. »
Ainsi s’ouvre le terrible roman du sénégalais Boubacar Boris Diop, également connu comme journaliste et essayiste dans son pays. Celui qui vient de mourir dans le dénuement et la solitude la plus totale n’est autre que l’ex-président dictateur N’Zo Nikema…
Construit à la manière d’un roman policier - sauf que s’il s’ouvre sur une mort, il ne s’agit pas vraisemblablement d’un meurtre - Kaveena déroule l’écheveau de la vie d’un tyran et chef d’état africain en fuite à travers le récit de deux protagonistes : le colonel Asante Kroma, chef de la police et des Renseignements Généraux, et Mumbi Awele, maîtresse du chef d’Etat et artiste peintre dont l’atelier a servi de cachette et de dernière demeure à Nikema. Mais tout est trouble dans ces relations bâties sur le mensonge, la trahison et la soif de vengeance… En effet, il semble bien que Nikema, entre autres exactions, soit directement responsable du meurtre odieux de la petite Kaveena, six ans, fille de Mumbi. Dans un registre plus politique (même si ici le politique et le personnel sont étroitement liés), Kroma découvre, à travers une correspondance laissée à l’attention de Mumbi, la complexité des rapports entre Nikema et son bras droit, le riche industriel français Pierre Castenada qui intriguait aussi pour le renverser.
Roman implacable, complexe mais néanmoins facile à lire, Kaveena est une œuvre forte qui en dit long sur les intérêts et les enjeux politico-financiers entre une France qui veut se donner bonne conscience et un pays africain dont les dirigeants fantoches sont tous corrompus et ont du sang sur les mains.

Isabelle BC

J.M. Erre
Prenez soin du chien

Buchet Chastel, 2006
[ERR]


Dans la rue de la Doulce-Belette, deux immeubles se font face, les locataires triés sur le volet par un propriétaire commun mais mystérieux, vont être entraînés dans une histoire complètement folle. L’immeuble dans lequel vient d’emménager Max Corneloup est bien bizarre, ses locataires le sont encore plus.
Tout commence par une histoire de voisins qui s’espionnent (Max Corneloup et Eugène Fluche), ou plutôt de voisins qui croient qu’ils s’espionnent. Au début c’est drôle, les personnages sont fous, puis ça devient louche, ils sont vraiment trop fous.
Une guerre s’engage et les deux hommes consignent le tout dans leurs journaux intimes. Puis, le mystère du chien de madame Brichon retentit. Le fidèle Hector a disparu.
Dans ces deux immeubles, des drames en série vont surgir. Cela a commencé par un crime atroce, celui d’une locataire. Lorsque le deuxième meurtre survient, l’amusement cède la place à l’angoisse. Le roman était loufoque, il devient machiavélique. On se met à la recherche du coupable. Les personnages se sentent observés, le lecteur aussi….
Et si les crasses que se faisaient les locataires n’étaient pas le fruit du hasard ? Et si quelque chose ou quelqu’un était derrière tout ça ?
Prenez soin du chien est un doux mélange d’histoire policière, de mœurs de voisinage et de comédie de théâtre de boulevard. On sourit parfois, on pouffe souvent et on éclate de rire à de très nombreuses reprises.

Ghéoine

Laurent Gaudé
Le Soleil des Scorta

Actes Sud, 2004
[GAU]

1870, Montepuccio, petit village rocailleux des Pouilles.
Après quinze ans de prison, Luciano Mascalzone revient prendre son dû, la belle Filomena qu’il n’a cessé de désirer. De ce viol naîtra Rocco. C’est avec lui que commence la lignée maudite des Mascalzone. Elevé par un couple de pêcheurs, les Scorta, il portera en lui le sceau de la malédiction et de la pauvreté qui les suivra de génération en génération.
Né de la violence il deviendra un être tyrannique et mauvais, craint de tout le village et de ses trois enfants : Carmela, Giuseppe et Domenico sur lesquels repose la plus grande partie du roman.
Cette courte mais dense saga familiale est avant tout une histoire de destin et d’héritage.
A travers trois générations de Mascalzone, l’écriture fine et chantante de Gaudé nous accroche immédiatement pour ne plus nous lâcher. Avec une efficacité déjà démontrée dans La Mort du Roi Tsongor, il compose un immense hymne d’amour à l’Italie et aux gens simples qui la composent.
Je vous mets au défi de reposer ce livre après l’avoir commencé, pour ma part je l’ai lu d’une seule traite !

Barbara

Anna Gavalda
Ensemble c’est tout

Le Dilettante, 2004
[GAV]

Ce livre raconte la rencontre puis les frictions, la tendresse, l’amitié, les coups de gueule, les réconciliations… tout ce qui se passe entre quatre personnes qui vont se connaître, s’apprivoiser et s’aimer. Quatre destins croisés que tout oppose au départ et qui n’auraient jamais dû s’entendre.
Camille Fauque, 26 ans, vit toute seule dans son 12 m² sous les toits parisiens. Elle dessine à la perfection mais n’ose plus tenir un crayon. Ecorchée par la vie, elle travaille comme agent d’entretien et sombre dans la solitude jusqu’au jour où elle rencontre Philibert Marquet de la Dubellière, jeune aristocrate bègue et passionné d’histoire de France. Il a dix ans de plus qu’elle et souffre de troubles obsessionnels compulsifs. Il vend des cartes postales dans un musée. Héritier d’un grand appartement haussmannien vide, il héberge Franck Lestafier, cuisinier hors pair mais de nature très grossière. Un peu faraud, il n’est pas très malin. Il accumule les aventures sans lendemain et passe son temps entre son travail au restaurant et ses visites au chevet de sa grand-mère, Paulette Lestafier, 83 ans, sa seule famille. Celle-ci s’ennuie fermement dans une maison de retraite près de Tours. Elle se laisse mourir en rêvant de son beau jardin qu’elle ne voit plus.
Ces quatre éclopés de la vie ont tous plein de bleus et un cœur gros comme ça. Ils vont s’appuyer les uns sur les autres pour mieux se relever. On appelle ça l’amour.
C’est un merveilleux récit qui met de bonne humeur. Doux, touchant et sincère qualifient parfaitement ce roman.

Julia

Quel bonheur ce livre, on aime en rire et en pleurer, on se reconnaît parfois, peut-être on peut guérir aussi.
C’est de l’amour sous toutes ses formes que ces quatre écorchés de la vie nous donnent.
Camille, douce, fragile, touchante, seule, elle dessine.
Philibert, émouvant dans ses incertitudes et son éducation rigide ; et que dire de Paulette et son petit-fils Franck, taillé en un seul bloc qui ne sait pas que l’amour a un langage aussi doux. Leur soif d’amour n’a d’égal que leur générosité.
La vie les réunira autour de Paulette pour offrir ce qu’il y a de plus beau à cette grand-mère qui ne veut vieillir que dans son jardin et ne veut pas être enfermée.
Ensemble, c’est tout : c’est plus qu’une belle histoire, c’est une overdose d’amour.

Arlette

André Gorz
Lettre à D. , Histoire d’un amour

Galilée, 2006
[GOR]

En soixante quinze pages, André Gorz fait le bilan de sa vie d’intellectuel et d’écrivain mais surtout il dresse un portrait vibrant, touchant, empreint de grâce et d’une délicate poésie de celle qui est sa compagne depuis plus d’un demi siècle. Non seulement vous aurez entre les mains un bel objet car les éditions Galilée apportent un soin particulier à leurs ouvrages mais vous allez savourer un véritable joyau de la langue française en forme d’hommage amoureux à rebours qui saura vous convaincre que l’amour n’a pas d’âge et que l’éloge amoureux n’a rien de désuet. Mais plus que tout ce que je pourrais écrire ici, je pense que, comme moi, vous brûlerez d’envie de lire ce récit lumineux lorsque vous aurez découvert les quelques lignes de la quatrième de couverture : « Tu vas avoir quatre vingt-deux ans. Tu as rapetissé de six centimètres, tu ne pèses que quarante-cinq kilos et tu es toujours belle, gracieuse et désirable. Cela fait cinquante-huit ans que nous vivons ensemble et je t’aime plus que jamais. Je porte de nouveau au creux de ma poitrine un vide dévorant que seule comble la chaleur de ton corps contre le mien. »

Isabelle BC

Alain Mabanckou
Verre cassé

Seuil, 2006
[MAB]

Au Congo, un bar,  Le Crédit a voyagé. Ouvert en permanence, des ivrognes oublieux de leurs désespérances s’y côtoient ; parmi eux, Verre Cassé. Le patron du Crédit a voyagé lui confie un cahier, à lui de le remplir, à lui de raconter pourquoi ce bar existe, comment il a fait parler de lui et surtout, les histoires de vies brisées de ses hôtes. Que la mémoire de ceux qui font vivre ce bar leur survive.
Dès les premiers feuillets, les paroles coulent à flots, avec l’urgence de celui qui s’est tu pendant trop longtemps. Graves et drôles à la fois, les portraits s’enchaînent, tous ressemblants, tous singuliers : le père de famille réduit à porter des couches Pampers, l’imprimeur de Paris-Match, Robinette, « la femme de fer ».
Et puis, Verre Cassé se laisse aller. A son tour, dans ce cahier, il se livre et se délivre, poussant un cri sans violence, d’une souffrance assumée et enfouie.
Traduit en une dizaine de langues, ce roman a reçu de nombreux prix et a été adapté au théâtre. A noter qu’il est le premier d’une trilogie, laquelle comprend Mémoires de porc-épic, prix Renaudot 2006, excellent également.

Marie-Jo

Olivier Maulin
En attendant le roi du monde

L’esprit des péninsules, 2006
[MAU]

Voici un roman déjanté, tonique et revigorant.
Jugez-donc. Ana et Romain, couple franco-portugais, quittent la banlieue parisienne pour s’installer à Lisbonne. Ana affirme haut et fort que la France, c’est le passé et que le Portugal est un nouvel Eldorado. Si elle se pose en nouveau Rastignac, Romain est de son côté beaucoup moins enthousiaste (« cette conne m’avait transformé en immigré »). Après une vingtaine d’heures de car, le couple s’installe dans une pension de famille miteuse. Apparaissent bientôt des personnages hauts en couleur : Dulce - nymphomane plutôt bruyante, Pépé - ancien colon nostalgique de l’Angola qui attend la mort cloué sur un fauteuil roulant, Lucien - grutier et apprenti chaman. Avec eux, Romain, le franchouillard incapable d’apprendre une langue étrangère et pas intéressé par grand-chose d’autre que fumer cigarette sur cigarette sur son balcon en observant la poitrine avantageuse de sa voisine, se lance dans moult péripéties burlesques : sortie dans Lisbonne avec Pépé (le fauteuil roulant finit dans Le Tage), expériences mystiques (vous saurez comment Bush a avalé un Bretzel de travers), maniement d’une grue, sans compter quelques expériences érotiques pour le moins déconcertantes. Bref, c’est peu dire que ce roman complètement loufoque est enthousiasmant.
Mais au-delà du plaisir immédiat et gratuit de la lecture (et de la franche rigolade), ce roman est beaucoup plus riche et complexe que ne le laissent entendre ces péripéties délirantes.
Certes l’écriture a des lourdeurs et le style est loin d’être brillant. Mais ce roman convainc malgré tout d’un point de vue littéraire. Olivier Maulin s’inscrit dans le genre picaresque. Il en suit fidèlement les motifs, le ton (l’irrespect, la vivacité) mais aussi la forme (chaque chapitre est précédé d’un résumé de l’action à venir). A défaut donc de style, l’auteur maîtrise et joue parfaitement avec l’héritage littéraire.
Ensuite, ce roman séduit aussi par sa profondeur symbolique et mystique. A l’image des grutiers et des chamans qui l’habitent, ce roman ouvre sur un ailleurs, sur le monde des esprits. Il se fait une place à part dans la production romanesque française contemporaine.
C’est ce qui fait aussi l’originalité et l’intérêt de ce roman. Loin d’une littérature de l’ego centrée sur des petites histoires intimes (pour ne pas dire sordides), voilà un roman ouvert sur le monde.
Il paraît que ce premier roman est le premier d’une trilogie ; c’est peu dire qu’on attend la suite avec impatience.

Marion

Emmanuelle Pagano
Les Adolescents troglodytes

POL, 2007
[PAG]

 
Adèle est conductrice de navette scolaire dans un plateau reculé, dans une région venteuse et froide. Matin et soir, elle transporte huit enfants et huit adolescents à l’école. Adèle est solitaire, elle parle peu, les gens « causent » sans doute mais ils la laissent tranquille.
Le roman s’étend sur une demie année scolaire, au rythme de ces allers-retours quotidiens. De la rentrée de septembre au mois de février, nous allons la suivre dans son parcours sur les routes et dans son passé. Nous voilà entraînés sur ces routes inhospitalières au fil des pensées d’Adèle : ses souvenirs, son histoire, son regard sur ce plateau reculé et glacial, sur ces enfants qui grandissent, sur son frère qu’elle ne voit plus (qu’elle va revoir). Adèle regarde et se souvient, son histoire personnelle se mêle à celle des autres : elle se revoit dans tel(le) adolescent(e) qui habite mal son corps, dans telle autre qui tombe amoureuse, elle raconte la violence et l’attachement dans son rapport à son frère. Les identités vacillent et s’affirment.
N’ayons pas peur des mots, ce roman est admirable. Emmanuelle Pagano raconte mieux que personne la féminité, l’adolescence, le lien fraternel, la nature. Qu’elle évoque les corps, les montagnes, les gamins mal réveillés sur une route de campagne ou le secret de sa féminité, l’écriture n’est que sensualité et douceur. Tout est juste et lumineux. Il y a de la grâce dans cette écriture.

Marion

Eric Pessan
Cela n’arrivera jamais

Seuil, 2007
[PES]

 
Trois récits, trois hommes. Tous les trois s’appellent Roman et en toile de fond une catastrophe nucléaire quelque part à l’est.
Le premier vit seul, il se lève un matin de vacances pour rejoindre une maison d’enfance dans le sud de la France. Là il ne parviendra pas à en franchir le seuil, impuissant ; ce qui s’est passé dans la maison il y a dix ans le maintient au dehors.
Le deuxième vit avec une femme et ils ont trois enfants, ils se lèvent un matin pour rejoindre une maison d’enfance dans le sud. Là, l’homme regarde sa vie de famille, doute, se rassure, doute encore, que fait-il ? Pourquoi est-il cet homme-là ? Que s’est-il passé il y a dix ans pour qu’il soit là aujourd’hui ?
Le troisième homme se lève seul, il a devant lui une grande période de vacances, il ne partira pas, il veut écrire, écrire enfin. Il pressent que pour lui, écrire signifie se souvenir. Se souvenir de ce dont il a été l’acteur, il y a dix ans dans cette maison d’enfance dans le sud et qui justifie qu’il soit là aujourd’hui à écrire.

 
Isabelle G.

Emmanuel Pons
Je viens de tuer ma femme

Arléa, 2006
[PON]

Emmanuel Pons a tué sa femme et souhaite en premier lieu se constituer prisonnier. Mais il change d’avis et cherche un moyen de se débarrasser du corps proprement. Il le congèle. Et on assiste à de longues discussions entre le héros et sa femme glacée.
Il s’en est débarrassé avec soulagement, sûr de son bon droit, comme si son acte n’était en définitive que la fin d’une relation qui l’étouffait, le blessait, l’empêchait d’être lui-même. Il l’a fait de façon organisée, raisonnée, sans préméditation, à la fin d’une journée semblable à toutes les autres, la journée d’un couple ordinaire, sans éclat, sans passion.
Qui pourrait croire Emmanuel Pons capable d’un tel geste ? Qui aurait pensé qu’il pût s’acharner sur sa femme à coups de couteau, la rouler dans un tapis puis la ranger dans le congélateur qu’elle venait de remplacer pour y stocker plus de denrées ? Personne, à Oherville, petit hameau de Normandie, ne le prend au sérieux lorsqu’il avoue son crime au détour de conversations. On ne s’émeut pas. On écoute distraitement.
La lecture de ce roman d’un humour noir et cynique nous atteint profondément. L’histoire, insensée et violente, est racontée si simplement qu’elle nous maintient de la première à la dernière page sans jamais en sortir. Nous balançons sans cesse entre beau fou rire et léger frisson d’inquiétude.

Ghéoine

Jean Rolin
L’explosion de la durite

POL, 2007
[ROL]

Jean et son ami Foudron, ex-colonel des Forces armées zaïroises de Mobutu, ont le projet d’expatrier une voiture en République Démocratique du Congo. Pour Foudron, c’est un simple projet économique car le véhicule appelé à devenir taxi sera censé améliorer le quotidien de sa famille restée au pays. Pour Jean qui sera chargé d’escorter la voiture dans son périple, c’est une véritable mission. Ainsi on accompagne Jean dans l’ensemble du processus depuis les démarches administratives du départ jusqu’aux « formalités» dans le pays destinataire en passant par l’épisode du convoyage en cargo. Mais ce voyage n’est qu’une façade pour Jean, son but est bien d’utiliser le prétexte de cette opération commerciale pour retourner au Congo où il a vécu enfant et qu’il a dû quitter à l’indépendance.
Avec beaucoup d’humour et d’ironie l’auteur-narrateur se met en scène. On sourit de l’état de fébrilité dans lequel il se décrit (Jean craint à chaque instant d’être pris pour un espion ! ) et si les événements historiques qui hantent ses pensées, tels que l’assassinat de Lumumba, la guérilla menée par Che Guevara, l’indépendance semblent avoir marqué la jeunesse congolaise du narrateur, nul doute qu’il y a d’autres raisons à ce climat de tension dans lequel il se complait.

Bruno

Eric Emmanuel Schmitt
Lorsque j’étais une œuvre d’art

Albin Michel, 2002
[SCH]

C’est l’histoire de Tazio, jeune homme insipide et laid, mal dans sa peau, en constante révolte avec ses deux frères jumeaux beaux comme des dieux.
Au bord du suicide, il rencontre un artiste un peu fou qui lui promet la gloire sous les feux des lumières. Il signe un pacte étrange. Il va devenir son modèle vivant, sa chose, son œuvre aux yeux du monde dans lequel il est reconnu.
Mais Zeus Péter Lama, son bienfaiteur, ne se contentera pas de le métamorphoser… Il veut son âme, ce petit quelque chose qui fait qu’il est toujours un homme. Car malgré la gloire, enfin admiré et adulé de tous, Tazio veut rompre son pacte : en objet de musée, il n’a pas trouvé le bonheur.
A-t-il vendu son âme au Diable ?
Ce livre nous pose un problème : que faire quand on est laid dans cette société qui a érigé la beauté au premier plan ?

Arlette

Emmanuel Venet
Ferdière, psychiatre d’Antonin Artaud

Verdier, 2006
[VEN]

Durant trois ans, Gaston Ferdière a été le médecin d’Antonin Artaud à Rodez. Le même Gaston Ferdière s’est d’abord (s’est toujours) rêvé poète. Mais n’est pas génial qui veut… De sa carrière médicale, l’histoire garde l’image d’un obscurantiste obsédé par l’idée de ramener Artaud à la raison. De sa carrière littéraire, il ne reste rien, aucune œuvre (« Aurait-il recopié le Bottin qu’il l’aurait davantage tordue, la langue, tant sa forge était à son insu refroidie… »).
Ce livre nous dit donc l’histoire d’une vie ratée. Ferdière était d’une époque où il fallait être génial ou ne pas être. Et tout en nuance, l’auteur réhabilite l’homme sans atténuer les échecs du psychiatre ou du poète. Il met en balance aspirations et réalisations.
Et peu importe finalement que Ferdière ait réellement existé ou qu’il ait cotoyé Artaud. Car derrière les personnages réels, c’est chacun de nous qu’Emmanuel Venet interroge : est-on coupable quand on a des rêves plus grands que soi ?
Alors pour tout dire, la seule chose que l’on peut reprocher à ce livre, implacable et beau, c’est sa brièveté.

Marion

Anne Wiazemsky
Jeune fille

Gallimard, 2007
 [WIA]

Actrice et romancière, petite fille de l’écrivain François Mauriac, Anne Wiazemsky raconte dans son dernier roman Jeune fille ses débuts au cinéma. Nous sommes en 1965, l’héroïne, adolescente timide et maladroite prénommée Anne va plonger la tête dans un drôle d’univers, celui du cinéma. C’est l’histoire d’une rencontre, celle d’Anne avec Robert Bresson son premier réalisateur. Ce cinéaste touchant, autoritaire et possessif qui va instaurer avec elle un jeu ambigu entre séduction et domination l’aidera à aller au bout d’elle-même, timide enfant sur le point d’éclore à la lumière éblouissante des projecteurs. Ce merveilleux roman d’apprentissage est aussi le livre de toutes les jeunes filles, l’histoire universelle et troublante du passage de l’adolescence à l’âge adulte. Vous serez forcément émus comme je l’ai été moi-même à la lecture de ce roman écrit avec beaucoup d’humilité, de justesse et de pudeur.

Nadège